Comment faire passer en douce la privatisation de l’école publique...

BO de rentrée 2004
 septembre 2004
mis à jour jeudi 25 novembre 2004

La rentrée 2004 se déroule dans des conditions définies, comme chaque année, par le ministère de l’Education nationale. Le moyen de relayer cette politique à tous les échelons de la hiérarchie est le Bulletin Officiel qui est consultable dans tous les établissements et écoles. Tous les ans un encart spécial est publié en début d’année civile en vue de préparer la rentrée suivante. Cette année il se trouve dans le BO n°6 du 5 février 2004.

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A sa lecture, les orientations de la politique ministérielle apparaissent clairement : dans la continuité de la politique menée par tous les derniers ministres de l’Education et une mise en œuvre consciencieuse des consignes de l’Organisation de Coordination et de Développement Economique (OCDE), soit la privatisation de l’école...

On y trouve la confirmation de « réformes » qui tendent à privatiser les missions de l’école et l’institution scolaire, comme la mise en place du « Lycée des métiers », la décentralisation, la Loi Organique dite Loi de Finance, la loi sur « La formation tout au long de la vie », ainsi que les « recommandations » de l’ANLCI (agence nationale de lutte contre l’illettrisme).

Si depuis sa publication, le ministre a changé, si certaines « réformes » ont connu des ralentissements (Fillon doit cantonner la « nouvelle 3e » au champ expérimental, la mise en place des réseaux d’école, directement liés à la décentralisation), la nature « expérimentale » de la plupart des dispositifs, prônés par le ministre, est provisoire. L’objectif qui transparaît est clairement une privatisation totale de l’école : sont concernées ses missions et ses personnels, par la baisse des moyens, la discrimination géographique et sociale, la destruction des statuts et la fin de l’AIS (Adaptation et Intégration Scolaire) en tant que telle.

Baisse des moyens et menaces sur les statuts

Le BO répète les recommandations de l’ANLCI qui réclame une « optimisation des moyens » dans la lutte contre l’illettrisme ; il étend cette logique à l’ensemble des missions de l’Education « nationale », pour lesquelles il rappelle qu’il faudra « optimiser les moyens disponibles ». Mais quels vont être ces moyens disponibles ?

La rentrée 2004 se déroule dans le contexte de « la mise en œuvre de la LOLF » qui signifie la fin, dès 2006, d’une enveloppe budgétaire propre à l’Education nationale. Il faudra alors partager avec d’autres ministères les moyens alloués pour la réalisation de « missions » communes, entrant dans une logique de « résultat », de « performance ». Les décrets régissant les statuts des personnels étant de plus soumis à cette loi organique, les craintes pour l’avenir de l’ensemble des travailleurs de l’Education nationale sont légitimes.

- Il prône l’extension des opérations « école ouverte » pour tous les collèges en REP (Réseau d’Education Prioritaire). La volonté d’apporter des activités à des enfants vivant dans des quartiers défavorisés est louable, mais pourquoi faire ça à l’école si ce n’est pour introduire une zone floue dans les missions éducatives, et donc dans les régimes des personnels ? Pendant les opérations « école ouverte » des « activités scolaires » sont proposées. Soit ces activités sont encadrées par des enseignants, soit elles le sont par d’autres, salariés bénévoles, au « statut » moins favorable, ici, l’appellation « activités scolaires » a de quoi inquiéter... On retrouve cette ambivalence dans les dispositifs censés lutter contre l’échec scolaire dans le primaire lorsque le ministère met en parallèle « classes renforcées par un maître supplémentaire [et] accompagnées par un assistant d’éducation » Ce n’est pas exactement le même chose, en particulier au niveau du salaire...

- Le BO encourage à multiplier les « expérimentations » qui prolongent les IDD, les PPCP, les PPCP ou les TPE. Ces dispositifs remettent en cause les conditions de rémunération des personnels, ainsi que leur spécialisation. Encore une fois, il ne s’agit pas de défendre le statu quo à tout prix, mais l’introduction de ces nouveautés sans avoir l’honnêteté d’ouvrir des négociations avec les personnels, révèle la volonté de casser les statuts parce que pas assez « rentables ».

- Parmi les pistes « expérimentales » conseillées, toutes cherchent à mettre fin à l’adéquation un enseignant, une classe, que ce soit dans le primaire (avec des « regroupements provisoires » pour les élèves en difficultés) ou dans le secondaire (« organisation commune d’heures » entre enseignants d’une matière, d’où leur interchangeabilité, « regroupements d’horaires en séquences mensuelles ou bimensuelles », d’où la fin de la référence à un horaire hebdomadaire...).

L’école se prépare à devenir la « branche formation » du MEDEF

La lutte contre l’illettrisme est proclamée « priorité nationale » : on pourrait s’attendre à ce que le ministère mette le paquet sur l’AIS. Ces structures spécialisées au sein de l’Education nationale accueillent les enfants en grande difficulté scolaire, les plus exposés à l’illettrisme a priori. Ils sont en majorité issus de classes sociales défavorisées, ce que les hauts fonctionnaires du ministère voudraient faire oublier en inventant la catégorie « élèves à besoins éducatifs particuliers », y intégrant également les élèves de classes européennes qui sont loin d’être issus des mêmes milieux. En dépit des incantations à la lutte contre l’illettrisme, (« si on laisse ces enfants dans des structures spécialisées, ils ne pourront jamais s’intégrer dans la société quand ils seront adultes »), on va supprimer ces dispositifs trop « coûteux » et les remplacer par des « structures provisoires » qui ont l’avantage de demander plus de travail à tous les enseignants et de faire des économies sur le dos des enfants issus de classes populaires.

Cela va évidemment à l’encontre de la conception d’un service public censé compenser les inégalités (très imparfaitement, il est vrai !). L’objectif de l’école ne doit plus être de dispenser une formation intellectuelle émancipatrice destinée à toute la jeunesse, mais de produire une main d’œuvre dont les compétences conviennent au patronat (pardon, aux « employeurs »...).

Les évolutions du système éducatif ou la « Loi sur la formation tout au long de la vie »

BO-I.2 : « Dans le domaine de la formation continue des adultes, il convient de renforcer l’implication de l’Education nationale dans le processus de validation des acquis de l’expérience et l’effort d’adaptation de l’offre de formation des Greta afin de prendre en compte les nouveaux droits introduits par le projet de loi sur la formation tout au long de la vie ». En 2003, des groupes de travail se sont réunis sur plusieurs thèmes notamment « diversifier les modalités d’enseignement et élargir le champ d’intervention des enseignants » et « aménagement du temps de travail ». Les attaques contre les statuts des personnels enseignants que nous dénonçons plus haut sont mises au point lors de ces groupes de travail, auxquels participent tous les « grands syndicats de l’Education », nouvelle illustration de la nocivité pour les salariés de syndicats empêtrés dans la cogestion plutôt que dans la défense de leurs intérêts. La remise en cause des horaires hebdomadaires et des structures classe va évidemment dans le sens des changements souhaités par le MEDEF : il faut au patronat une main d’œuvre flexible, adaptable et docile. La réponse à ces exigences se retrouve au fil du texte, couronnée par l’apologie des initiatives « pédagogiques » qui développent « l’esprit d’entreprendre », encadrées par un « Observatoire des Pratiques Pédagogiques en Entrepreneuriat » (sic)

La Loi sur la formation crée de gros besoins en formateurs, aptes à alimenter des publics aussi divers que des adultes en « contrats de professionnalisation », « des lycéens des métiers », des « élèves en formation en alternance »... Les enseignants constituent un réservoir énorme de formateurs potentiels, d’où nécessité de « faire évoluer les pratiques ».

Les besoins du patronat ne sont pas les mêmes partout : à Aérospatiale ou à Leader Price... Il faut donc mettre en place des « projets pédagogiques locaux », formalisés par des « contrats » passés dans chaque bassin de formation ou Académie (adieu l’Education « nationale » !), qui répondent aux « besoins repérés »...

Une organisation atomisée en établissements concurrents

On assiste à la mise en place entre les établissements ou les bassins de formation (décalque des bassins d’emploi...)d’une véritable « course au projet », reprise au sein des établissements entre les personnels. Il s’agit d’une part de la mise en oeuvre de la bonne vieille tactique « diviser pour mieux régner » ; d’autre part, avec la baisse de moyens annoncée pour 2006, avec la mise en œuvre de la LOLF, de rendre rédhibitoire l’absence de « projet » pour obtenir des moyens, ne serait-ce que pour simplement fonctionner. Les établissements et écoles les plus à plaindre seront ceux qui possèdent le moins de personnels stables ( en ZEP, où les titulaires attendent d’être mutés chez eux, et les personnels précaires sont légions). Ils n’auront alors d’autres recours que d’espérer un financement privé, qu’ils n’obtiendront qu’avec des contreparties (former la main d’œuvre aux besoins de l’entreprise qui finance ?). L’introduction du « lycée des métiers » a montré la voie.

Sud éducation Val-d’Oise

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