Vidéosurveillance

Quand les caméras sapent l’éducation
mardi 19 avril 2005
mis à jour dimanche 4 septembre 2005

A Mantes-la-Jolie (78), l’APAVE (consultants en sécurité) n’a pas hésité à proposer l’installation d’une centaine de caméras à la direction du lycée Jean Rostand, qui avait fait voter à marche forcée le principe de caméras en CA contre l’avis des profs. Seule la publication de l’information dans la presse , suite à une réunion publique sur la vidéosurveillance où intervenait Sud éducation [1], a permis de mettre en valeur publiquement le délire ultra-sécuritaire qui sous-tend le processus d’équipement
de nombreux établissements. Beaucoup d’élèves du lycée, absolument pas au courant, ont mal vécu la nouvelle. La Région (Ile de France) a alors publiquement exprimé ses réserves par rapport au financement du projet, ayant pourtant longtemps associé « sécurisation des établissements » avec « vidéosurveillance ». Après l’escalade redoutable des lois Sarkozy, Perben et du rapport Bénisti, il est grand temps qu’une réflexion de fond soit menée sur la place publique et conduise à un changement radical, replaçant les humains au cœur du système.

L’installation de caméras de vidéosurveillance dans les établissements scolaires ne cesse de progresser. Importée d’Angleterre et des Etats-Unis à grand renfort de rhétorique sécuritaire et d’appel au pragmatisme la vidéosurveillance pose pourtant plus de problèmes qu’elle n’en résoud. Mais face aux impératifs politico-médiatiques, le désarroi d’enseignants qui veulent croire encore aux valeurs de leur métier ne pèse pas lourd. En effet, ce qu’ils ont à dire sur les implications sociales et éducatives de la vidéosurveillance ne fait jamais le poids face aux mirages de la sécurité électronique, propagés à longueur de médias par des spécialistes dont certains oublient de mentionner leurs intérêts commerciaux en la matière [2].

L’éducation en porte-à-faux

Dans leur travail quotidien à l’école, les professeurs d’histoire doivent enseigner aux élèves l’omniprésence du contrôle social dans les systèmes dictatoriaux. En Anglais, ils ont par exemple à faire étudier des textes d’auteurs de référence comme George Orwell ou Ray Bradbury, qui font réfléchir sur les conditions sociales des populations et leur aliénation à un ordre ultra-normatif, notamment par le biais d’outils électroniques. Comprendre ces textes, pour les élèves, c’est justement s’approprier ces problématiques dans une perspective de construction de leur place active dans une société démocratique, bâtie sur des valeurs à défendre. Et puis ils reviennent à leur environnement scolaire, et voient cette même institution qui se gargarise du terme de « citoyenneté », utiliser sans complexe des méthodes contre lesquelles elle prétend leur appren-dre à se prémunir.

Pour tous les enseignants qui ne reconnaissent pas leur école dans l’image médiatique d’une citadelle assiégée par la barbarie intérieure [3], c’est le sens même de leur travail dans les classes qui est remis en cause par la banalisation des caméras de surveillance. Les valeurs éducatives sur lesquelles les élèves doivent construire leur maturité sont-elles à ce point marginalisées dans la société actuelle pour qu’elles fassent pâle figure dans un débat de Conseil d’Administration d’établissement face à la promesse péremptoire et mensongère de pacification par la vidéosurveillance ? Est-il sain, pour le futur citoyen, de lui faire croire qu’il sera mieux -plus libre car plus en sécurité- dans un environnement où l’on diminue constamment la présence humaine (départ des derniers maîtres d’internat, non-remplacement des aides éducateurs en fin de contrat, diminution du nombre de surveillants, suppressions de postes...) mais où l’électronique assure le contrôle social ? A quel moment pose-t-on clairement les limites entre ce qui sépare les méthodes respectueuses des valeurs démocratiques et celles qui ne sont dignes que d’autocraties méprisables ?

Primat de la communication médiatique

Souvent, dans les débats expéditifs qui précèdent l’installation de la vidéosurveillance dans les établissements scolaires, la généralisation de ces dispositifs dans les supermarchés sert d’argument pour en minimiser la gravité, ce qui en dit long sur les modèles qui inspirent nos ambitions éducatives aujourd’hui. Il est vrai que la télé-réalité a popularisé de manière ludique auprès des jeunes l’intrusion omniprésente des caméras, et que, dans le milieu de l’entreprise, la vidéo-surveillance généralisée ne semble choquer que lorsque des DRH s’aventurent à les installer jusque dans les toilettes, comme ce fut le cas dans une usine automobile de Moselle dont les dirigeants viennent d’être condamnés à 2500 euros d’amende et 1000 euros de dommages et intérêt [4]. Les valeurs essentielles, elles, dévoyées quotidiennement par la rhétorique publicitaire et les faux-semblants de la communication médiatique, sont bafouées comme autant de discours creux ou utopiques. Dans un environnement comme l’école, c’est spécialement grave, car nous aurons beau matraquer les élèves à coup de leçons de morale et de sermons, notre pratique institutionnelle, à travers des dispositifs comme les caméras, discréditera implicitement à leurs yeux notre propre foi dans les méthodes de la démocratie, et crédibilisera une fois encore celle des systèmes autoritaires.

Escalade nocive

Cette logique est un cercle vicieux. Les dispositifs sécuritaires ne viennent jamais à bout de ce qu’ils prétendent éliminer : ils radicalisent une opposition entre deux camps d’où émergent ceux qui sont prêts de part et d’autre à aller plus loin - et il y en a toujours pour alimenter l’escalade. Ils survalorisent une conception de l’autorité fondée sur l’infantilisation, le soupçon globalisé, la menace et la contrainte permanentes, la promesse d’aliénation ; l’autorité, dans une classe de lycéens, s’appuie d’abord sur un contrat tacite passé avec les élèves : le détenteur de l’autorité, le prof, peut leur faire confiance a priori parce qu’il est entendu que les règles de fonctionnement qu’il impose sont les conditions d’un travail à leur propre enrichissement et à la valorisation de leur propre pouvoir en tant que citoyens. Cela n’exclut pas des conflits, des sanctions adaptées, mais l’institution gagne à construire son autorité sur un a priori de confiance entre humains responsables plutôt que sur une compétition entre moyens de coercition et moyens de nuisance.

Inversion des valeurs

Les caméras, elles, prétendent à un effet dissuasif immédiat mais décrédibilisent le contrat éducatif en déresponsabilisant les humains au profit d’un ordre de plus en plus dépersonnalisé, fondé non pas sur la solidité de leur lien mais sur la puissance de moyens de coercition. Contrairement au discours ambiant, la sécurité n’est pas à mettre sur le même plan que les valeurs inscrites au fronton de nos écoles - liberté, égalité, fraternité - car contrairement à elles, une dictature la préconise également ; la sécurité doit être assujettie aux modes d’application de ces valeurs et non l’inverse. En laissant nos établissements ressembler de plus en plus à des prisons, nous survalorisons le modèle carcéral au détriment du modèle éducatif, et c’est avant tout cette inversion des principes, en matière de citoyenneté, que nous transmettons aux élèves.

Il devient urgent de retrouver les racines de nos valeurs démocratiques si nous prétendons vouloir inculquer autre chose à nos enfants que le culte de la consommation, le primat des apparences et le confort pervers de l’infantilisation. Une cage dorée n’en reste pas moins une cage, et celle de Winston, à la fin de 1984, peut se refermer définitivement sur lui quand l’inversion des valeurs est couronnée par son aliénation ultime :

“LA LUTTE ETAIT TERMINEE. IL AVAIT REMPORTE LA VICTOIRE SUR LUI-MEME : IL AIMAIT BIG BROTHER.”

Sud éducation Yvelines


[1Le Courrier de Mantes et Le Parisien-Yvelines du 08/12/2004, L’humanité IDF du 18/12/2004.

[2Alain Bauer a été « l’expert » de service pour les télés en matière de violences urbaines lors de la campagne présidentielle de 2002, qui a promu les thèmes sécuritaires au rang de priorité nationale ; or il était PDG d’une société privée de "conseil en sûreté urbaine" bénéficiant directement de ce climat.

[3Ce thème est tellement passé dans l’inconscient collectif qu’il a été décliné le 4 juin 1998 par Ségolène Royal dans le discours officiel d’ouverture des Assises nationales des ZEP à Rouen : « Dans une société menacée de l’intérieur par l’ignorance, l’intolérance, la violence, la pauvreté, la solitude, ce sont les enseignants et tous ceux qui travaillent en ZEP qui gardent les nouvelles frontières de la société. » C’est révélateur de l’image que l’institution a d’elle-même.

[4« La direction de Smart condamnée pour des caméras dans les toilettes », AFP, 7 mars 2005.

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