Vers la création de la Fédération Européenne des Syndicats Alternatifs

Intervention de SUD-Education au colloque organisé par les Cobas -comités de base- (Rome, 3 et 4 mai).
 mai 2002
mis à jour samedi 29 janvier 2005

La mondialisation "néo-libérale" n’est pas une "menace" contre laquelle il faudrait "résister" : elle est le mode actuel d’organisation du capitalisme. Ses normes s’imposent à l’ensemble de la vie sociale et imprègnent tous les aspects de la reproduction sociale. Le maître mot est la déréglementation, l’abaissement de toutes les barrières héritées des histoires nationales susceptibles d’entraver la collecte de la rente. Née des politiques de Thatcher et de Reagan, elle a tout emporté aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, et, de loin en loin, dans la plupart des économies soumises à ces deux puissances.

Des poches de résistance existent ici ou là, en particulier en Europe, dans les pays qui ont historiquement disposé d’un Etat-nation fort, et/ou d’une classe ouvrière organisée qui a été capable d’arracher, par la lutte, des conquêtes démocratiques. Mais ces poches de résistance peuvent aussi faire illusion et retarder la prise de conscience du plus grand nombre. A cet égard la fameuse "exception française" l’illustre bien. Ce qui survit principalement, ce sont davantage des représentations qui retardent sur le "réel".

L’école n’échappe pas à cette nouvelle situation mondiale. Lieu de reproduction sociale, elle est aussi lieu de production de producteurs, de gestion des flux d’élèves en fonction des exigences évolutives de l’économie. Elle a partout assumé (et continue d’assumer) la 1ère fonction (celle de reproduction sociale) : maintenir les conditions objectives et subjectives de la domination. Elle assume en permanence la seconde, évoluant au gré des besoins. Elle a successivement formé les cadres nationaux et coloniaux des Etats-nations, puis les strates de dirigeants, d’ingénieurs, de cadres et d’ouvriers qualifiés (et la masse des sans qualification) de la période fordiste ; elle a adapté son fonctionnement, ses filières, son orientation pour répondre à l’automation de masse (c’est-à-dire à l’intégration d’un certain nombre de qualifications dans les machines, et donc à la déqualification des individus chargés de les mettre en œuvre). Aujourd’hui, elle est appelée à former les individus du "flux tendu" et du "stock zéro", de la "délocalisation", de la précarité généralisée, de la sous-traitance broyeuse de protections sociales. Son horizon est tout naturellement celui de l’ "employabilité" (renversement du droit au travail), de la "formation tout au long de la vie" (promesse de ne jamais être considéré comme "formé" ou "qualifié"), de la contractualisation individuelle (mort organisée et déjà très avancée de la contractualisation collective) au nom de la "société du risque".

Ce processus ne va évidemment pas sans rencontrer de résistance. Mais cette résistance fait resurgir les illusions de l’école "libératrice" dont les bases matérielles ont désormais généralement disparu. Partout, les "grandes" organisations syndicales proclament que la massification a été réalisée et qu’il reste à réussir la "démocratisation". Partout ces organisations demandent aux Etats nations de se ressaisir de l’éducation, d’assurer la "sélection des meilleurs par la promotion de tous".

Au moment où la déqualification de masse (et la haute qualification d’une mince couche), l’orientation précoce vers le monde du travail, le "minimum culturel" (lire, écrire, compter, savoir se tenir et obéir) viennent à marche forcée fabriquer les salariés qu’exige le capital, salariés définitivement précaires, fragilisés et isolés, mis en demeure de prouver leur employabilité, toutes les forces organisées traditionnelles (parfois même antimondialistes) en appellent à une école qui serait une force de progrès, de qualification, d’épanouissement personnel. En un mot, toutes demandent aux Etats, voire aux institutions supra-étatiques, une école de la régulation retrouvée alors que la vague dérégulatrice balaie le monde.

Aucun retour en arrière n’est envisageable (ni souhaitable) vers les Etats-nations, vers un marché capitaliste organisé et réglé comme autrefois (vision largement fantasmée...). Mais le sort qui est réservé aux populations, aux jeunes, aux salariés (en activité ou au chômage, nationaux ou immigrés, en règle ou sans-papiers) n’est pas acceptable. Barbare, inhumain, désocialisant, il engendre la violence, qui ne peut que se développer et contribue à légitimer en retour une répression généralisée contre les dissidences, les contestations et les résistances anti-autoritaires et anti-capitalistes.

Une résistance efficace ne peut s’organiser sur l’illusion d’un "Paradis perdu", sur l’exigence d’un retour à un pré carré de l’Etat soigneusement protégé. Elle ne peut se contenter de s’opposer à la dégradation quotidienne (même si cette résistance a lieu, est légitime et peut servir de bases à des avancées essentielles). Elle ne peut se limiter à un catalogue de revendications adressée à des Etats qui, précisément, ont de plus en plus pour prérogative centrale (à côté des fonctions régaliennes de contention et de répression) de mettre en œuvre les exigences du capitalisme mondialisé !

En un mot, le capitalisme mondialisé a pour l’Ecole des plans précis, un état-major centralisé (en Europe, les institutions européennes), un calendrier complet, un arsenal de dispositions déjà arrêtées et traduites dans les différents pays de l’Union Européenne. Les nuances dans le vocabulaire ne traduisent que la volonté, dans chaque pays, de ne pas s’aliéner les différents partis de "centre-gauche", de leur permettre de capituler en rase campagne en prétendant avoir sauvé "l’essentiel" . Le ministre français de la formation professionnelle, Jean-Luc Mélenchon, est probablement le plus brillant dans cet exercice.

En face, notre front est émietté, fragmenté. Les grandes centrales syndicales des différents pays sont inféodées à des partis de gouvernement (aux affaires ou dans l’opposition) qui ont tous adopté les vues de la mondialistion capitaliste. Ces centrales sont réunies au sein de la Confédération européenne des syndicats. Leur seule ambition est d’amortir les effets de la mondialisation, de donner un peu plus de confort au "brancard social" destiné aux innombrables victimes de la déréglementation généralisée.

Dans cette situation, nous avons décidé d’aller vers la constitution d’une Fédération des syndicats alternatifs dans l’Ecole, indépendante des partis de gouvernement, des institutions européennes et de leur appendice syndical, en somme de renouer avec le syndicalisme véritable. Nous avons décidé de lutter pour la conquête d’une autre école au service des êtres humains, pour la conquête de droits inaliénables et donc pour une autre société.

Nous avons décidé de combattre ensemble et dans chaque pays pour que l’éducation des jeunes soit un bien commun géré à partir de critères d’efficacité sociale, marqué par l’égalité, la laïcité (au sens strict, la séparation d’avec les Etats et les Eglises), le refus de la domination et la gratuité. Ce qui ne revient pas à réclamer le retour aux "services publics" organisés de manière bureaucratique et hiérarchique, conçus comme des secteurs soustraits au secteur marchand mais destinés avant tout à favoriser les intérêts du capitalisme national (le bénéfice "public" n’étant là que comme conséquence collatérale et moyen d’embarquer idéologiquement les salariés dans une apparence d’intérêt "commun").

Nous travaillons à mobiliser enseignants, personnels des services d’éducation, élèves et salariés en nous appuyant sur l’aspiration au progrès personnel et collectif, aspiration aujourd’hui soigneusement contenue dans les limites du "possible" de la sélection et de la reproduction des inégalités, c’est-à-dire de la survie du système actuel. C’est dire que lorsque nous proclamons qu’un "autre monde est possible", nous luttons pour faire émerger l’aspiration des plus larges masses à un autre monde contre ce monde-ci. À cet effet, nous opposons méthodiquement les missions actuelles que ce système confie à l’école et les exigences d’une éducation, véritable entrée dans la culture de l’humanité. (...)

Le Forum social européen doit se réunir en novembre en Italie. Nous décidons d’en faire un moment de discussion et de mobilisation contre l’Ecole voulue par le capitalisme mondialisé, en invitant syndicats alternatifs, regroupements dans les "grands syndicats", groupes et individus à se réunir à cette occasion, à débattre, à s’organiser, à se relier. Nous invitons tous ceux qui partout se lèvent contre les ravages de la déréglementation, de l’instrumentalisation des jeunes, quelle que soit la forme de leur regroupement.

Notre projet est celui d’une grande manifestation européenne à Berlin en 2003, où les gouvernements de l’UE entendent donner une forme achevée à leur offensive contre l’école. Manifestation contre l’ école actuelle, pour une école "bien public" inaliénable, échappant aux lois du marché, aux diktats de la politique du profit et du pouvoir des privilégiés. Manifestation pour une autre société, qui mette au centre l’homme, et non le consommateur-producteur.

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