Une autre école pour une " autre société "

 mars 2003
mis à jour vendredi 1er mars 2013

La politique de l’Union européenne en matière d’éducation, de formation et de recherche est soumise aux stratégies et aux intérêts de la logique libérale. Cette orientation s’aggrave chaque jour. Elle entend subordonner les diverses politiques nationales des pays de l’UE et, par le jeu de multiples accords, conditionne largement celles des pays du continent. Le sommet de Barcelone a consolidé ce processus. La conférence des ministres de l’éducation de l’Union, à Berlin, en 2003, permettra de franchir de nouvelles étapes d’un cours que les décideurs veulent rapide et irréversible.

Union européenne et mondialisation

Ce qui se passe en Europe, autant sur le terrain éducatif que sur celui de toutes les autres politiques communautaires est étroitement lié à la mondialisation. Les tentatives de mettre sous la dictature du marché et au service de la valorisation du capital aussi bien des activités essentielles que la santé ou l’enseignement apparaissent comme des projets particulièrement scandaleux et inacceptables mais qui représentent, en dernière instance, un des éléments décisifs du processus en cours. La mondialisation est le mode actuel d’organisation du capitalisme. Ses lois s’imposent à l’ensemble de la vie sociale, et imprègnent tous les aspects de la reproduction sociale. Le maître mot de ce processus est la déréglementation et la mise à mal de toutes les conquêtes gagnées par des années de luttes des travailleurs considérées comme des entraves à son action. La déréglementation globale est née des politiques de Thatcher et de Reagan . Des poches de résistance existent en particulier dans l’Union Européenne, où il existe des Etats-nations forts et un monde du travail relativement organisé et syndicalisé.

Ecole et mondialisation

La fonction de l’école est en relation directe avec cette nouvelle situation mondiale. Lieu de reproduction sociale, elle est aussi et délibérément, lieu de production de producteurs, de gestion des flux des étudiants en fonction des exigences de transformation de l’économie. L’école a assumé et continue d’assumer la première fonction : maintenir les conditions objectives et subjectives d’une société inégalitaire. Elle assume également en permanence une seconde fonction, évoluant au gré des besoins. Elle forme d’abord les cadres nationaux et coloniaux des Etats nations, puis la classe dirigeante, les cadres et les ouvriers qualifiés (et la masse des sans qualification) de la période fordiste (économie de production de masse). L’école a adopté son fonctionnement, ses filières, son orientation pour répondre à cette production de masse (c’est-à-dire à l’intégration d’un certain nombre de qualifications dans les machines, et donc la déqualification des individus chargés de les mettre en œuvre). Aujourd’hui, elle est appelée à " former " les individus des " flux tendus " et de la " délocalisation ", de la précarité généralisée, de la sous-traitance broyeuse de protections sociales. Son objectif est donc celui de l ’" employabilité " (le contraire du droit au travail), de la " formation tout au long de la vie " (c’est-à-dire de la promesse de ne jamais être considéré comme " formé " ou " qualifié "), de la destruction des garanties collectives et contractuelles et de tous les droits sociaux au nom de la société du risque et de l’individualisation des rapports de travail. Elle est aussi, à l’université comme dans les formations professionnelles supérieures, une structure de production de savoir opérant selon les besoins et les projets des entreprises présentes dans les diverses économies.

Fin d’une école

Un tel processus, très avancé dans sa réalisation, dont les aspects législatifs sont prêts au niveau européen (et déjà en application dans différents Etats), va de l’avant en dépit de différentes résistances. Résistances, dans la plupart des cas, loin d’être frontales, lucides et dépourvues d’illusions. Au contraire, elles sont capables de faire resurgir toutes les imprécisions, toutes les illusions, toutes les idéologies de l’école d’hier et d’avant-hier, présentée de façon mystificatrice comme démocratisées et émancipatrices dans la plupart des pays, dont les bases matérielles ont totalement disparu. Les " grandes " organisations syndicales et politiques proclament que la scolarisation de masse a été réalisée, et que le défi d’aujourd’hui est " l’égalité des chances ". Ces organisations demandent aux Etats ou aux pouvoirs étatiques supra-nationaux, tels l’UE, de se ressaisir de l’éducation, d’assurer la sélection des " meilleurs " par la fausse promotion de tous. Actuellement la déqualification de masse (et la haute qualification d’une petite minorité), l’orientation précoce vers le " monde du travail ", le " minimum culturel " (lire, écrire, compter, savoir se tenir et obéir) viennent à marche forcée et déterminent une société où les travailleurs deviennent définitivement précaires, fragiles, isolés pour permettre la mobilité, la flexibilité et la disponibilité exigées par le capital. Dans ce processus, l’économie impose ses lois et ses exigences à tous les aspects de la production, de l’échange et de l’information. En un mot, toutes demandent aux Etats, sans oublier les institutions supra-étatiques, une école de la régulation retrouvée alors que la vague de dérégulation balaie le monde.

Tous les bateaux sont brûlés

Aucun retour en arrière n’est envisageable (ni souhaitable), vers les Etats-nations, vers un marché capitaliste organisé et réglé comme " autrefois ". Mais le sort réservé aux populations, aux jeunes, aux travailleurs (en activité ou au chômage, nationaux ou immigrés, en " règle " ou sans-papiers) est inacceptable. Barbare, inhumain, asocial, violent, il contribue à légitimer en retour une répression généralisée contre les dissidents, les contestataires et les résistances anti-autoritaires et anti-capitalistes. On ne peut organiser une résistance efficace sur l’illusion d’un " paradis perdu ". Elle ne peut se développer sur la seule résistance aux phénomènes de dégradation quotidienne (même si cette résistance est légitime et peut servir de bases à des avancées ). Elle ne peut se limiter à des propositions de revendications adressées aux Etats ou aux institutions supra-nationales qui ont parmi leurs prérogatives, outre des fonctions régaliennes de contrôle et de répression, celle de mettre en œuvre les demandes du pouvoir libéral mondial.

Conquérir par la lutte des changements fondamentaux

Par la lutte on peut obtenir des changements fondamentaux de l’école. C’est-à-dire qu’il faut la situer dans une action plus grande : la transformation de la société. Nous savons fort bien que chaque amélioration, chaque aboutissement de revendication, chaque objectif, chaque transformation atteinte n’est pas irréversible. Bien au contraire, toutes nos avancées sont systématiquement attaquées, remises en cause, détruites par le capital et les pouvoirs étatiques qui tentent de bureaucratiser, de récupérer et de corrompre ce que nos mobilisations les ont obligés à accepter en un premier temps. Et cependant, seule l’organisation et l’action directe avec la construction systématique d’un rapport de forces nous permettent d’améliorer la situation. Nous devons attaquer la domination de l’économie sur l’école et pour ce faire nous devons mettre en place autant d’éléments, autant de structures, de démarches, de moyens et de pratiques que possible pour entreprendre l’institution d’une école socialement juste, libre, offrant à toutes et à tous, dans un projet égalitaire, l’accès aux grands savoirs et à la culture. Naturellement, chaque objectif partiel et intermédiaire (allant dans le sens de la transformation sociale) n’est garanti ni dans sa conquête ni dans sa permanence ni dans son devenir. Mais c’est ici et maintenant que le changement doit commencer.

Un mouvement social pour l’école

Nous pensons qu’il est possible dans la lutte pour une école égalitaire, libre et critique de rassembler des intelligences et des expériences diverses, de construire un vrai mouvement social pour l’école, sachant qu’une école, considérée comme une institution qui dispense la culture, correspond aux besoins et aux aspirations de tous les groupes sociaux exploités et dominés ainsi qu’aux hommes et aux femmes qui ne se reconnaissent pas dans les logiques libérales. Seules de nouvelles formes de lutte, de nouvelles capacités d’analyse, de proposition et d’élaboration pourront nous permettre d’ouvrir de nouvelles routes, de faire croître la tension vers l’école émancipatrice. Il y a longtemps que les forces politiques, syndicales, associatives et intellectuelles de la gauche européenne de gouvernement ne défendent même pas le pur et simple engagement social en matière de politiques éducatives, de formation et de recherche. Ces forces sont désormais accompagnatrices et actrices de l’ensemble des politiques dites " néo-libérales ". En prétextant la défense des services publics, ils visent à un retour aux systèmes de formation antérieurs. Nous rejetons cette école élitiste, autoritaire et paternaliste.

L’appropriation sociale

Nous défendons, au contraire, l’école publique pour tous. Nous considérons l’école comme une institution éducative, formatrice et culturelle qu’il faut socialiser pour la mettre effectivement aux mains de celles et de ceux qui en assurent l’existence : élèves et étudiants, enseignants, ensemble du personnel de l’école, parents, collectivités publiques, mouvements associatifs. Ceci suppose que nous mettions l’accent sur les moyens, les effectifs et les programmes, et aussi sur la liberté et l’autogestion pédagogiques, sur les politiques de conquête de l’égalité dans l’accès au savoir, sur une organisation de l’école qui combatte la sélection, l’échec scolaire et le manque de ressources. Ceci ne peut être fait sans une nouvelle conscience radicale des droits et des libertés des élèves comme des enseignants. Ceci implique une lutte permanente pour un projet pédagogique fondé sur la liberté d’expérimentation indispensable pour un futur meilleur. Ceci exige enfin une autonomie d’élaboration et de proposition en matière de pédagogie, de didactiques, une nouvelle détermination des savoirs à acquérir et des méthodes d’apprentissage. Nous savons bien qu’il sera impossible d’aboutir à cette transformation sans un changement social global mais nous sommes certains qu’un tel changement fondamental ne sera pas possible sans construire jour après jour des luttes, des avancées et des libérations. Les aspirations, les expériences de lutte et d’élaboration, l’approche critique et l’exigence d’autonomie et de démocratie radicale accumulées dans la société depuis les années 1960 se conjuguent aujourd’hui avec un besoin urgent de rompre l’entreprise d’assujettissement que le capital et les pouvoirs politiques exercent sur les sociétés et les individus. C’est en donnant sa pleine vigueur à un tel potentiel de résistance et de création innovatrice et contestataire qu’il sera possible de construire des processus de plus en plus nombreux , toujours plus radicaux, capables de se mettre en contact dans toute l’Europe. C’est dans ce sens que nous nous engageons dans la construction d’une Fédération Européenne du Syndicalisme Alternatif de l’Education (FESAL-E) en lutte pour la conquête d’une autre école au service des êtres humains, pour la conquête de droits inaliénables et pour une autre société.

Nous décidons de combattre ensemble et dans chaque pays pour que l’éducation des jeunes soit considérée comme un droit fondamental, un bien commun caractérisé par l’égalité, la pensée critique, la gratuité, le refus de la domination. Comme nous l’avons écrit, cela ne revient pas à réclamer le retour aux " services publics ", organisés de manière bureaucratique et hiérarchique, démagogique et/ou paternaliste, conçus comme des secteurs soumis au secteur " marchand " mais destinés avant tout à favoriser le développement stratégique des capitalistes nationaux (le bénéfice " public " n’étant là que comme conséquence " collatérale " et moyen d’embarquer idéologiquement les salariés dans une apparence d’intérêt " commun "). Nous ne limitons pas notre action à obtenir moins d’élèves par classe, la fin de la précarité et de nouveaux enseignants titulaires, plus d’investissements. Nous entendons mener avec la plus grande efficacité la lutte auto-organisée pour des revendications concrètes tout en nous opposant contre ce système pour qu’au contraire on mette en œuvre tout ce qui doit être fait pour développer le potentiel de chacun, contre les déterminismes individuels et sociaux. Nous travaillons à mobiliser les enseignants, les personnels des services d’éducation, élèves et salariés pour cet objectif, conscients de l’aspiration au progrès personnel et collectif, aspiration, aujourd’hui, soigneusement contenue dans les limites du " possible " de la sélection et de la reproduction injuste, c’est-à-dire de la survie du système actuel. À cet effet, nous travaillons à mettre en évidence les missions actuelles que ce système confie à l’école et à lui opposer méthodiquement les exigences d’une éducation conçue comme une véritable entrée dans la culture de l’humanité.

Berlin 2003 sera un sommet européen capital. À cette occasion, un saut qualitatif aura lieu : l’adaptation de l’école aux exigences politiques et économiques de la globalisation capitaliste mondiale. Nous manifesterons contre le sommet de Berlin et nous ferons entendre la voix de ceux qui veulent mettre en pratique une autre école, une autre société, un autre monde. Nous porterons l’exigence d’une école fondée sur l’appropriation sociale, sur les besoins et les aspirations du peuple et non plus sur les diktats de la politique du profit et du pouvoir des privilégiés. Nous invitons les adhérents des syndicats, les collectifs pédagogiques, les parents, les organisations opposés aux stratégies et pratiques du syndicalisme cogestionnaire et institutionnel, les associations populaires, les différentes réalités du mouvement étudiant, les syndicats alternatifs, démocratiques, de base, libertaires, anarcho-syndicalistes et les révolutionnaires à nous rejoindre pour la construction de la FESAL-E. La Fédération Européenne du Syndicalisme Alternatif de l’Education.

La coordination vers la construction de la FESAL-Education
Fédération de l’Education CGT /Espagne - Ecole Emancipée / France - SUD Education / France - Coordination SUD-Education / canton de Vaud, Suisse - Unicobas / Italie -

Observateurs : CNT / France - STEs /Espagne

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