Tous ensemble !

vendredi 11 février 2005
mis à jour mardi 19 avril 2005

Pour Fillon, la partie risque d’être moins facile que prévue. Car s’il croyait avoir écrasé toute contestation au printemps 2003, l’hiver 2005 est en train de lui apporter un cinglant démenti. Des manifestations du 20 janvier et du 5 février émergent le constat que chercheurs, enseignants et lycéens ont à nouveau la volonté d’afficher leurs mécontentements... et, avec eux, des salariés du public comme du privé. Un désir d’unité qui devrait en faire réfléchir plus d’un.

Unité entre salariés de la fonction publique d’abord. Car chacun est bien convaincu que son démantèlement met partout en œuvre des méthodes et des objectifs inspirés de la même idéologie ultra-libérale. Les travailleurs de l’Education ne peuvent donc rester indifférents à ce qui se passe dans la Santé, pas plus que les travailleurs de la Santé ne peuvent ignorer ce qui se détruit à la Poste ou dans le Rail. Mais le 20, ce qui s’est exprimé, c’est avant tout la volonté de ne plus se battre en ordre dispersé. Plutôt que d’attiser les réflexes corporatistes pour maintenir leur contrôle sur les luttes, les syndicats « représentatifs » feraient donc bien d’en prendre acte. De même qu’ils feraient bien d’écouter l’avertissement donné par les contrôleurs de la SNCF. En grève la semaine suivante pour protester contre le viol d’une de leur collègue, ils entendaient aussi dénoncer les répercussions tragiques des politiques de compression du personnel. C’était en fait la grève du 20 qui se prolongeait, mais sous une forme imprévue par l’Accord sur la prévention des conflits... autant que par les confédérations qui l’ont signé. Mais quand tout se déglingue au quotidien, il ne suffit plus de siffler la reprise du travail au moment où le gouvernement l’exige pour que tout rentre dans l’ordre.

Unité à construire, ensuite, entre les secteurs public et privé. Derrière la défense fédératrice du temps de travail, c’est toute la souffrance sociale qui s’est exprimée le 5 février. Peur des délocalisations, du chômage, de la précarité, des déréglementations et des dérégulations. Mais aussi ras-le-bol de travailler pour une misère, sous la pression aussi constante qu’humiliante d’une hiérarchie qui se donne tous les droits. Avec des patrons qui, comme le fils Dassault, prennent publiquement les travailleurs chinois pour modèle, les salariés n’ont plus d’autre choix que de retrouver le chemin de la rue et de la grève. Tous le savent, beaucoup le veulent... à condition de pouvoir vraiment peser. C’est pour cela que l’unité du monde du travail est plus que jamais indispensable. Encore faut-il qu’on la réalise plus d’une journée. Réduits à confesser leur inutilité dans les colonnes de la presse patronale [1], les dirigeants des grandes confédérations se contentent désormais d’attendre tout des élections. C’est pourquoi leurs journées d’action sans lendemain [2], en démontrant l’incapacité syndicale à faire plier le gouvernement, ne servent plus qu’à la promotion des leaders politiques d’opposition. Il n’est pourtant pas très raisonnable d’espérer endiguer la mondialisation capitaliste par une simple alternance partisane. Comme en témoigne l’émoi suscité par la directive Bolkestein dans la quasi totalité de la classe politique. Certes, chacun proteste bruyamment contre cette illustration trop flagrante d’une Europe dévoyée par les dogmes de l’AGCS. Mais c’est pour aussitôt demander quelques aménagements au PPO [3], sans rien en contester sur le fond. Alors comment s’étonner que, presque unanimement, ils militent pour le Oui au référendum, c’est-à-dire pour inscrire définitivement la régression libérale au fondement du projet européen ?

La seule unité revendicative qui vaille n’est donc pas à chercher dans les déclarations communes de façade, ni dans les défilés dominicaux, mais sur le terrain des luttes concrètes. Une telle unité, à la base, n’a jamais attendu l’autorisation des appareils syndicaux pour se faire. Bien au contraire, c’est toujours elle qui a contraint les bureaucraties à s’engager et les gouvernements à céder.

Unité indispensable, enfin, entre le fonctionnaire et l’usager comme lors de la manifestation du 5 mars à Guéret (Creuse), mais aussi dans les établissements où les élèves se mobilisent contre les suppressions de moyens [4]. Car le dénigrement organisé du secteur public et de ses salariés fait de moins en moins illusion. Personne n’ignore plus que cette manœuvre sert à faire accepter l’inacceptable : diminutions d’effectifs, précarisation, fermeture de structures et privatisation d’un maximum de services publics. Nous pourrons alors payer plus cher des services plus inégalitaires, moins encadrés pour les salariés, mais plus lucratifs pour les patrons et les actionnaires. Quel travailleur a intérêt à voir se transformer la santé et l’éducation en privilèges réservés aux plus fortunés ? Quels parents peuvent se satisfaire d’une carte scolaire qui fait disparaître toujours plus d’options et d’enseignements dans leur quartier ? Quel patient peut se féliciter de devoir aller toujours plus loin, dans des centres hospitaliers toujours plus anonymes et surchargés, pour obtenir des soins adaptés ? Qui a quelque chose à y gagner, à part les patrons et leurs lobbies politiques ?

C’est en vain que le gouvernement tente de nous le faire oublier. Et Raffarin a bien tort de traiter la contestation sociale par le mépris. En enregistrant une émission de variétés pendant les manifestations, et en y puisant ses réactions au mouvement social, il a montré que son ultime recours était de nous divertir de sa politique.

Nos luttes doivent lui apprendre que nous n’apprécions guère les mauvais comédiens, et moins encore son sinistre spectacle.

le 5 janvier 2005 à Saint Denis


[1Comme le confiait Bernard Thibault au Figaro (10/01/05) : « On est bien forcé de reconnaître que le mouvement syndical français n’a pas la capacité d’enrayer le processus de dégradation de la situation faite aux salariés. » Une telle déclaration, à quelques jours de la grève unitaire du 20, laisse surtout soupçonner qu’il n’en a plus l’envie.

[2François Chérèque n’en a pas fait mystère au Monde (05/02/05) : « Nous ne souhaitons pas, à la CFDT, globaliser les manifestations de mécontentement. Quand nous le faisons, ce ne sont jamais nos priorités [35h et pouvoir d’achat] qui avancent. De plus, ce serait nous placer sur un terrain politique où nous ne voulons pas aller. » Impossible d’y aller quand on y est déjà... puisque refuser d’amplifier les mobilisations revient à s’abstenir de gêner un gouvernement aux abois. Ce choix très politique n’a surtout pas grand chose de syndical. Qui peut sérieusement croire qu’une manifestation suffira à faire reculer le gouvernement sur des dossiers aussi cruciaux (pour le Medef) que les 35 heures et le pouvoir d’achat ?

[3PPO : Principe du Pays d’Origine, proposé par le commissaire européen Frits Bolkestein, qui permettrait à une entreprise de s’implanter dans un pays de l’Union sans en respecter les normes sociales (lire page 7).

[4Lycée Pablo Picasso (Fontenay-sous-Bois), lycée Chérioux (Vitry-sur-Seine), Paul Eluard (Saint-Denis), Ecole Boulle (Paris), lycéens de Rodez, etc.