Technologies de l’Information et de la Communication

Quand l’usage libéral d’une technique moderne s’érige en modernité
 mars 2002
mis à jour samedi 29 janvier 2005

L’alibi pédagogique a été de courte durée. L’instrument informatique promis à résoudre les problèmes de démotivation des élèves, manque d’encadrement, matériel, suivi individualisé... peine à faire ses preuves.

Le prof. convaincu par l’outil extraordinaire que pourrait être cet instrument se retrouve le plus souvent en situation "technique". Apprendre les "gestes" pour rechercher l’information (sur les lieux scolaires pour quelques uns, à domicile pour les "nantis"), devient l’acte "pédagogique" essentiel.

Le tri et le traitement de cette information, masse hétérogène de documents, faits ou opinions, analyses rigoureuses ou préjugés, autant d’éléments ingérables sans maîtrise préalable du sujet qui s’accumulent souvent sans que l’enseignant ait le temps de faire son métier : apprendre à traiter l’info pour déboucher sur l’acquisition de connaissances.

Même l’OCDE, à la pointe de la volonté d’introduction des ordinateurs à l’école, a reconnu qu’on "affirme beaucoup de choses au sujet des méthodes pédagogiques et didactiques qui exploitent les TIC à l’école. Or, contre toute attente, on possède bien peu de témoignages solides et d’évaluations concrètes à l’appui des attentes que suscitent ces technologies." (OCDE, Analyse des politiques éducatives, Paris 1998)

Evidemment, l’introduction des TIC comme outil éducatif, aurait nécessité, outre le matériel lui-même, un investissement massif en formation et personnel d’encadrement supplémentaire. L’investissement existe mais pas à hauteur des nécessités pédagogiques pour une utilisation d’enseignement.

Car l’alibi pédagogique est tombé !

Le sommet de Lisbonne (mars 2000) a éclairé les objectifs. Les ministres européens de l’Éducation ont donné leur aval au projet e.learning présenté par V. Reding (qui a succédé à E. Cresson).

L’enjeu : combler le déficit de l’Europe vis à vis des Etats Unis dans le domaine numérique. "La réalisation de cet objectif passe avant tout par l’éducation : acquisition à l’école d’une culture numérique et développement de l’apprentissage tout au long de la vie." Pour cela, l’Europe doit accélérer l’entrée de ses écoles et lieux d’apprentissage dans l’ère numérique.

Deux axes clairs : l’école prépare des travailleurs et forme des consommateurs.

Le libre marché dans toutes ses dimensions ! On allèche les "futurs travailleurs" et leurs familles par ce futur où la demande de "spécialistes" va croître de 50% à 200% dans certains domaines.
Tous ingénieurs ?!

Les pourcentages avancés ne sont pas forcément faux, mais ils jouent sur un petit nombre d’emplois destinés à "l’élite". Par contre, les emplois sans qualification déjà nombreux, avec une augmentation en % beaucoup plus faible, seront en nombre massif.

Répondre aux injonctions d’un ordinateur, dialoguer via un système écran-souris-clavier vont être des "compétences" nécessaires à 60 - 70% des emplois. Réflexes de base acquis à l’école, comme lire-écrire-compter, que le futur employeur n’aura pas à payer comme une qualification puisqu’ils seront partagés par tous.

"Il s’agit de donner à tous en Europe -chaque citoyen, chaque école, chaque entreprise- un accès en ligne aussi rapidement que possible. L’accès et l’utilisation d’internet par l’intermédiaire d’un ordinateur, d’un téléphone mobile ou d’un décodeur de télévision doivent devenir monnaie courante." (Lisbonne, mars 2000).

Autre domaine clé où le travailleur/consommateur se situe : la formation initiale et continue - "formation de base" et "apprendre tout au long de la vie" - selon les termes "modernes" désormais utilisés.

Ce n’est pas nécessaire de développer ici l’enjeu commercial du marché ouvert sur ce thème. Les "marchands" s’y étalent déjà par l’offre de cours en ligne à tous les niveaux et leur utilisation se multiplie. Aux États-Unis, toujours en avance (!), le "home schooling" se développe : la pratique est passée de 500 000 adeptes à 1,7 million en 10 ans. Cours payants bien sûr, le coût variant en fonction du nombre d’heures d’aide individualisée et en raison inverse du volume de messages publicitaires qui accompagnent les cours.

Initiale ou continue, l’image de la formation se profile ouvertement comme acte "autonome" de l’individu - sur son temps libre et à ses frais -. Se profilent aussi ouvertement les différentes certifications modulaires qui, pour le moment parallèlement aux diplômes nationaux, s’installent dans le paysage de l’employabilité.

Autre créneau de l’utilisation des TIC : la gestion des personnels.

A l’Éducation nationale, cela a pris la forme d’un élan moderniste dans la campagne - Professeurs, et si l’avenir c’était vous ? -. Le dossier de presse (mai 2001) comporte un chapitre intitulé : i.prof - une gestion interactive de la carrière d’enseignant. L’instrument informatique, inutile de le nier, va permettre une amélioration évidente dans la communication entre chaque personnel et son administration. Progrès technique sans équivoque. Mais le contenu mis dans son utilisation n’est pas sans incidence "libérale".

"Avec ces nouveaux outils, il s’agit donc d’instaurer une relation nouvelle entre les enseignants et l’administration en poursuivant les trois objectifs suivants :

- transparence par l’information, par la mise à disposition des enseignants de leur dossier administratif mais aussi de guides sur les procédures de gestion des carrières.

- personnalisation des services rendus à l’enseignant qui -grâce aux informations complémentaires qu’il pourra communiquer s’il le souhaite- sera mieux connu par son administration et donc mieux reconnu dans ses aptitudes, ses compétences et ses souhaits d’évolution de carrière.

- individualisation de la relation entre l’enseignant et l’administration par la possibilité offerte à chaque enseignant, détenteur, à terme, d’une adresse électronique professionnelle, de joindre par mel un correspondant de gestion dans les services compétents (rectorat, inspection académique, administration centrale...)"

Le projet de décret qui vient d’être approuvé par le conseil supérieur de le fonction publique d’État sur la notation et l’avancement "au mérite" généralisés et renforcés éclaire, s’il en était besoin, l’offensive d’individualisation des carrières en oeuvre..

Ne nous trompons pas de débat, là comme ailleurs il n’est pas technique mais politique.

Sources :

- communications Conseil européen de Lisbonne -mars 2000-

- abondamment utilisé mais à lire dans son entier : "L’école prostituée" de Nico Hirtt -ed Labor-

SUD éducation Paris

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