Sortir du bunker

 décembre 2001
mis à jour dimanche 3 avril 2005

Depuis le 11 septembre, la politique a fait irruption dans les quartiers populaires, les cités, les banlieues. Nos collègues qui y travaillent sont déjà confrontés aux interrogations de leurs élèves par rapport à la guerre.

Au fur et à mesure que la France s’y engage davantage, ces problèmes nous concerneront tous.

Avec les trois minutes de silence ordonnées par le ministre, les attentats du 11 septembre ont fait une entrée officielle dans les écoles. Refus de faire respecter ces trois minutes de silence, parler avec les élèves, se taire, et pas seulement pour les victimes américaines des attentats, mais aussi pour les enfants palestiniens, irakiens ou africains qui meurent sous les balles, par manque de nourriture ou de médicaments, les attitudes des collègues enseignants ont été très variées.

Depuis, les bombardements ont commencé, avec leurs "dommages collatéraux", les masses de réfugiés et toute l’horreur de cette guerre qui frappe, pour l’essentiel, une population démunie et misérable, victime elle-même de l’oppression des talibans. Ces images défilent sur les écrans, alors que pour beaucoup de nos élèves (et particulièrement ceux des banlieues) contrôles au faciès, humiliations de la part de la police, des vigiles privés de la RATP et de la SNCF se développent. Cette politique se banalise à un point tel que ces mêmes jeunes atteignent les limites de l’exaspération. Cette guerre, à des milliers de kilomètres d’ici, contre un pays dont ils ignoraient l’existence il y a encore trois mois, fait irruption dans leur vie, imprègne leur quotidien. Associé aux images de ce qui se passe en Palestine ou en Irak et à l’intervention, même limitée, de la France dans la guerre en Afghanistan, le sentiment de leur propre oppression en tant qu’enfants issus de l’immigration plonge bon nombre de ces jeunes dans la confusion et le désarroi. À l’école, ils ne trouvent pas souvent d’adultes pour les écouter. Trop peu d’entre eux leur viennent en aide. En fait où se situe la fameuse obligation de réserve des fonctionnaires d’un Etat en guerre ? Comment parler à nos élèves quand la propagande officielle de la "gauche plurielle" et de la droite tout court ne nous parle que de la nécessaire "unité nationale“, quand les organisations syndicales dominantes de l’Education nationale y participent ?

Dans un tel contexte de formatage de l’opinion et de pensée unique, le malaise qui s’empare d’une partie de la jeunesse des banlieues peut la jeter dans les bras de démagogues comme Ben Laden and Co, hypocritement drapés dans les habits d’un soi-disant anti-impérialisme, d’un "défenseur du peuple palestinien "... À la sortie des cours, aux abords des établissements, "on" parle ça et là aux profs en qui on a confiance des affiches et tee-shirts à l’effigie de Ben Laden qui circulent sous le manteau dans les cités. "On" lance à un instit ou à un prof : "Ben Laden viendra te faire ta fête !". La pression monte ; le risque devient réel. Face à ces faits, notre tâche n’est pas facile. Pourtant, il faut bouger, convaincre les élèves par nos paroles et par nos actes, à l’intérieur et à l’extérieur des établissements, qu’il existe une troisième voie, entre le démagogue fanatique Ben Laden et le bombardier Bush... et ses porteurs d’eau Chirac-Jospin. Il faut prendre position et agir contre les effets pervers du plan Vigipirate, contre les harcèlements policiers ; il faut être avec les Palestiniens, avec les enfants irakiens ; il faut dénoncer ce monde de misère et d’oppression. Et là, si l’on s’engage sur cette voie, on a une parole, un poids, une crédibilité aux yeux de cette génération déboussolée, quand on dénonce les fanatiques intégristes et leurs méthodes assassines. C’est seulement à travers un tel engagement qu’ils nous croiront, quand on explique que ces gens-là veulent eux aussi bâtir, sous des faux habits "anti-impérialistes", des régimes d’oppression et de misère.

Sud Éducation 92, pour la Fédération Sud Éducation