Si nous dormons, nous sommes mort !

Nan lara en Sara ! (En langue dioula)
vendredi 7 mars 2008
mis à jour mardi 13 mai 2008

Du 29 novembre au 2 décembre 2007, deux militants de Sud éducation ont été les hôtes du Synateb [1] qui tenait son Vème Congrès. Plus de 180 délégués étaient réunis pour débattre des orientations du syndicat et du thème choisi pour cette occasion : la « gestion décentralisée du système éducatif ». Ce fût l’occasion de renforcer des relations nouées depuis plusieurs années et de rencontrer d’autres syndicats « frères », que ce soit le Synter [2] du Burkina Faso ou le Synatreb du Niger.

Nous avons constaté, qu’en dépit de contextes différents, les mêmes logiques fondamentales sont à l’oeuvre dans nos pays respectifs (privatisation, marchandisation de l’école, précarisation des personnels…). La « leçon » donnée par le Synateb est à retenir : face aux politiques de régression déguisées en « réformes », le syndicalisme de lutte est la seule issue collective possible. Créé en 1995, il est devenu le syndicat le plus représentatif, réunissant plus de vingt mille salariés de l’éducation.

Vous trouverez sur le site de Sud éducation les motions du Synateb et la présentation du thème par Tahirou Traoré le secrétaire général du syndicat. Nous avons choisi de présenter ici deux interviews : celle de la secrétaire chargée de la question féminine du Synateb et celle du secrétaire du syndicat du Niger invité par le Synatreb.


Nos questions à Marie Zomodo, secrétaire générale à la question féminine du Synateb (Burkina Faso)

Marie Zomodo est enseignante d’éducation de base à Ouagadougou en CM1. Elle a de la chance cette année, elle n’a que 103 élèves dans sa classe. Dans toute son école, il y a 100 élèves par classe sauf au
CM2 où les classes sont divisées en deux. Après une lutte locale, les enseignants ont obtenu une salle supplémentaire. Marie est en train de rédiger les actes du congrès, je m’approche et elle m’accueille avec
le sourire puis nous sortons pour discuter. On s’installe à l’ombre, il fait très chaud (34°C), je m’accroche à mon stylo et je note ses propos sur son syndicat et sur la situation des femmes ici au Burkina.

Sud éducation : Pourquoi avoir choisi le Synateb ?

Marie Zomodo : Seul syndicat qui est venu me rencontrer dans mon école. Et les actions qu’il a menées par la suite m’ont convaincue. J’ai subi des affectations arbitraires et le Synateb m’a défendue et je n’étais pas encore adhérente (En 3 ans, 3 mutations arbitraires par l’administration locale. Elle a adhéré ensuite.).

Sud éducation : As-tu subi d’autres pressions ensuite ?

Marie Zomodo : Ensuite, après être devenue militante, je n’ai plus subi de répression. Je suis devenue trésorière de la section locale et grâce à ce mandat, j’ai participé au congrès et j’ai été élue secrétaire à la question féminine en 2005 (membre du bureau national).

Sud éducation : Quelle est la situation des femmes ?

Marie Zomodo : Nous avons des difficultés à mobiliser des femmes. J’ai essayé de mener une enquête pour expliquer le faible engagement des enseignantes. Il en est ressorti nombre de pesanteurs socio-économiques.
Au niveau des familles, l’homme est toujours le chef et, sans son accord, la femme ne peut pas s’engager. La femme porte l’éducation des enfants, la nourriture et la tenue du foyer, elle n’a pas le temps pour faire autre chose. Le niveau d’éducation est très faible chez les femmes et actuellement la lutte est importante pour l’éducation des jeunes filles.
Les familles n’envoient pas les filles à l’école. Une petite fille qui rentre de l’école, aide sa mère à la maison et n’a pas le temps pour ses études. Ainsi, soit elle abandonne soit elle est renvoyée à cause de ses résultats insuffisants.
J’ai quitté l’école trop tôt car mes parents ne pouvaient pas prendre en charge mon éducation et j’ai donc passé le concours pour être enseignante1.

Sud éducation : Quelle était la situation de ta famille ?

Marie Zomodo : Pour survivre mes parents étaient cultivateurs, ils essayaient ainsi de nourrir la famille de 5 enfants.
Mes trois frères ont fait des études supérieures en économie à l’université de Ouagadougou et ma soeur, qui était l’aînée, n’a pas eu la chance d’aller à l’école2. L’arrêt des études est imposé aux filles pour être mariées.Ma soeur s’est mariée à 20 ans. Elle faisait le ménage avec ma mère et toute la famille bossait dans les champs pendant les temps libres.
A cet âge-là, je n’avais pas le recul suffisant pour me rendre compte que c’était une erreur et un fait imposé.

Sud éducation : La religion n’accentue-t-elle pas les difficultés des femmes ?

Marie Zomodo : Je suis catholique pratiquante, et effectivement les femmes souffrent réellement des positions de l’église catholique. Elle prône la méthode ? naturelle ? pour la contraception et elle perd complètement de vue la réalité. Cette position n’est pas forcément suivie, heureusement !

Sud éducation : Tout à l’heure tu semblais en colère car une militante a été obligée de rentrer chez elle. Que s’est-il passé ?

Marie Zomodo : Pendant l’élection du Bureau national, une des accesseurs est rentrée avant la fin pour des raisons de famille. La famille c’est le mari ! Toutes les femmes n’ont pas la liberté de s’engager et de militer selon leurs convictions alors que les hommes sont libres.
Je subis des pressions de ma famille, une femme ne doit pas s’engager, mais je ne me m’occupe pas de ses allégations.
Il y a encore quelques hommes du Synateb qui continuent d’empêcher leur femme enseignante de militer, mais globalement ça se passe bien.

Sud éducation : Tu es secrétaire à la question féminine du Synateb au sein du bureau national, Ce poste existe-t-il depuis toujours ?

Marie Zomodo : L’existence d’un secrétaire à la question féminine est toujours allé de soi. Mais la création des comités féminins dans les sections (expérience du Synatreb du Niger) a fait l’objet d’un débat houleux au dernier congrès en 2005.
Moi-même, j’étais contre, je me disais que c’était une charge en plus pour les femmes, et je me demandais où placer les comités dans la structure organisationnelle du Synateb.


Sud éducation : Je t’ai vu défendre avec toute ton ardeur ces comités. Est-ce que leur mise en place a été une réussite ?

Marie Zomodo : Oui, car il n’y a jamais eu une participation aussi importante des femmes au congrès. Il y a 22 femmes sur 137 mandatés et les femmes sont majoritaires dans le comité d’organisation du congrès.
Lors de la commission femme de ce matin, toutes les militantes m’ont dit : si le bureau national ne voulait pas te payer tes déplacements pour animer les comités des sections, nous nous cotiserions pour ta venue !

Ouagadougou, le 30 novembre 2007.


Entretien avec Harouna Boureima, secrétaire général du Synatreb des travailleurs du Niger.


Sud éducation : Pouvez-vous présenter votre organisation syndicale ?

Harouna Boureima : Le Synatreb a été créé le 4 avril 2001. Il a pour objectif la défense des intérêts matériels et moraux des enseignantes et des enseignants du Niger, plus précisément les travailleurs de l’éducation de base.

Sud éducation : Comment avez-vous été amenés à créer un nouveau syndicat ?

Harouna Boureima : Nous avons constaté que les enseignants étaient humiliés, les conditions de vie des enseignants ne s’amélioraient pas. C’est pour cela, qu’un groupe de camarades s’est constitué pour créer cette organisation en 2001.

Sud éducation : Qu’est qui distingue votre organisation des autres organisations syndicales ?

Harouna Boureima : Depuis la création du Synatreb, nous avons mené beaucoup de luttes. D’abord en ce qui concerne la création de la catégorie A1. Au niveau de l’éducation de base, on s’arrêtait à la catégorie A2. Grâce aux différentes luttes, menées par le Synatreb, le gouvernement a adopté un nouveau statut de la Fonction publique en 2007. Il y a eu la création de la catégorie A1 pour l’éducation de base.

Sud éducation : Concernant les personnels, une grande partie des enseignants du primaire, n’est pas titulaire… C’est bien cela ?

Harouna Boureima : Aujourd’hui plus de 78% des enseignants sont des contractuels. De 2000 à 2006, la plupart des enseignants qui avaient 30 ans de service ont été mis à la retraite. C’est ainsi que l’état a recruté chaque année des enseignants contractuels. Lors du concours d’intégration qui a été organisé, il y a eu 15 000 candidats pour un recrutement de 439 enseignants titulaires. Nous continuons donc la lutte pour qu’on puisse recruter beaucoup plus d’enseignants. En dehors de ce problème, la durée de la formation est passée à un an. Ce n’est pas normal dans la mesure où nous voulons une école gratuite et de qualité pour tous les enfants en âge d’aller à l’école. Nous avons demandé à l’état de ramener la formation à deux ans. Ce qui a été fait à partir de cette rentrée 2007-2008.

Sud éducation : Combien gagne un enseignant contractuel par rapport à un enseignant classique ?

Harouna Boureima : Les enseignants contractuels vivent dans des conditions très difficiles. Ils n’ont que 40 000 F CFA de pécule (environ 60 €). On ne peut pas appeler ça un salaire. Ils n’ont pas droit à des indemnités de logement ou direction. Nous avons dit que ce n’est pas normal dans la mesure où le travail fait par l’enseignant contractuel et celui fait par l’enseignant ayant un numéro de matricule est le même… Aujourd’hui beaucoup d’enseignants contractuels font fonction de directeurs d’école. On les trouve aussi dans des zones désertiques, mais ils ne touchent pas l’indemnité correspondante. Nous n’acceptons pas que l’état mène une politique de deux poids, deux mesures ... C’est pourquoi l’an passé, nous avons mené une grève de deux mois au sein du Collectif des syndicats de l’éducation (Cosen) qui regroupe six syndicats. Le 23 mars 2005, nous avons signé un protocole d’accord avec le gouvernement : les enseignants contractuels ont pu avoir une augmentation de 4 000 F CFA (environ 6 €) soit 10%. C’est un acquis, mais nous avons l’intention de continuer encore la lutte pour que les enseignants contractuels puissent avoir des prestations familiales et des indemnités de direction ainsi que les indemnités de zone désertique.

Sud éducation : Parmi vos adhérents, quelle est la part des enseignants contractuels et la part des enseignants classiques ?

Harouna Boureima : Aujourd’hui nous avons 1423 enseignants classiques et plus de deux mille enseignants contractuels.

Sud éducation : En quelques mots, quelle est la situation de l’école au Niger ?

Harouna Boureima : Nous constatons une privatisation qui ne dit pas son nom. D’abord, il y a un manque de fournitures : cahiers, craie, ardoises, etc. Ensuite, il y a un manque d’infrastructure surtout à l’intérieur du pays. Il faut dire que le Niger a une superficie de 1 285 000 kilomètres carrés. On est loin des recommandations de Jomtien d’une éducation de qualité pour tous. On peut voir des enseignants qui donnent des cours sous des arbres ou dans des classes-paillotes…


[1Syndicat des travailleurs de base

[2Syndicat des travailleurs de l’enseignement et de la recherche