Rythmes scolaires à Paris : Quelles victoires ?

 mai 2002
mis à jour vendredi 28 janvier 2005

Les "grands décideurs" ont mis un genou à terre !

En novembre, nous avons eu confirmation par un article du Monde paru avant les Etats-Généraux, que la soi-disant consultation de tous ne visait qu’à entériner un projet déjà ficelé, que les "autorités", Mairie et rectorat, voulaient passer en vitesse. La lutte a duré plus que nous ne le pensions au départ, et nous avons été étonnés de la détermination affichée à faire passer ce projet coûte que coûte, même une fois la mobilisation des instits fortement déclenchée. Au bout du compte, la Mairie et le rectorat remettent leur projet dans les tiroirs. La mobilisation massive a rappelé aux "hiérarques" qu’ils ne font pas tout ce qu’ils veulent. C’est une victoire des AG, une victoire de la grève reconductible et des rassemblements quotidiens. Nul doute que l’administration et les élus ont compris la leçon et s’en souviendront (ce qui ne veut pas dire qu’ils ne tenteront plus rien). A nous de tout faire pour que les enseignants aussi tirent les leçons de ce mouvement et s’en souviennent la prochaine fois qu’il faudra se mobiliser !

Les personnels se sont auto-organisés, et ont vu ce que doit être un syndicat au service des luttes (et non l’inverse) !

Cette mobilisation a démarré sur des bases exemplaires, et a su maintenir cette exigence jusqu’à la victoire. Alertés au départ en novembre-décembre par les syndicats (SUD, FO, SE, CNT), les AG d’arrondissement organisées dès la 1ère semaine de janvier ont vu une affluence exceptionnelle et un niveau de mobilisation très fort. Les instits syndiqués et non-syndiqués rassemblés dans les AG ont pris en main leur mouvement : celle du 18è réunie le 12 janvier a lancé un mot d’ordre de grève pour le vendredi 18. SUD a relayé en direction de toutes les écoles de Paris cet appel qui a été repris par les AG d’arrondissement. Le vendredi 18, la grève largement suivie a été reconduite par une AG parisienne de 600 enseignants. Le 24, la grève nationale de la FSU menaçait de récupérer et d’éteindre la mobilisation ; il n’en a rien été, les instits parisiens ont pris la tête de la manif, reconduit la grève pour le lendemain, et encore pour le surlendemain avec une manif superbe avec les parents !

Le SNUIPP "officiel" (voir encart sur le paysage syndical ci-après) n’a pas réussi à empêcher la lutte malgré toutes ses tentatives : manif du 24 janvier, questionnaires, déclarations lénifiantes, engagement sans faille aux côtés du rectorat et de la mairie. Le SE et FO ont suivi le mouvement mais n’ont jamais repris l’initiative (interventions ambiguës, communiqués communs issus d’ "intersyndicales" parallèles aux AG). Par contre, SUD et la CNT ont été parfaitement à l’aise dans ce mouvement conforme à leur conception de l’auto-organisation des luttes. SUD a mis sans hésitation aucune (ce que tous les instits présents ont pu constater) ses moyens et son énergie au service de la lutte et des décisions des personnels réunis en AG démocratiques et souveraines. A cette occasion, de nombreux instits (et parmi eux de nombreux jeunes collègues !) ont pu se retrouver au coeur de débats fondamentaux et nouveaux (sur les différentes conceptions du syndicalisme, sur les moyens de lutte, sur le paiement des jours de grève...), et se forger une opinion. C’est une victoire : à nous de savoir en récolter les fruits, en rappelant par exemple aux collègues lors des prochaines élections professionnelles l’intérêt d’un syndicat conçu comme un outil au service des mobilisations !

Nous avons entrevu les véritables enjeux du projet !

La Mairie et le rectorat voulaient passer leur projet très vite. Le coup de frein provoqué par la mobilisation a permis une révélation progressive des dessous de l’affaire, des collusions à l’oeuvre : il ne s’agissait pas tant d’un projet électoraliste que d’une histoire de sous ! Ce réaménagement de la semaine scolaire a révélé peu à peu que l’intérêt de l’enfant tant brandi était surtout l’intérêt de l’enfant vu par les associations périscolaires : la Ligue de l’Enseignement, qui a organisé les Etats-Généraux de novembre, avec écrans plats branchés en circuit interne, petits fours, a énormément investi dans ce projet (pas tant que ça puisque les contribuables parisiens, par l’entremise du Conseil de Paris, lui ont remboursé 360.000 F pour sa participation aux dits Etats-Généraux !). Ses filiales, la FOL et l’USEP sont "sorties du bois" avec une proposition, dite non-officielle mais parvenue en quadrichromie dans toutes les écoles, mise de côté par le recteur, puis miraculeusement ressortie par la FCPE-Paris, ralliée alors -quelle surprise !- par l’USEP. Au-delà de l’organisation hebdomadaire proposée, le projet dit FOL-USEP apportait une réelle nouveauté : la précision que certains créneaux de temps périscolaire seraient gratuits, les autres créneaux n’étant pas qualifiés !

SUD dénonce depuis quelques années déjà les risques de "marchandisation de l’école". Ca peut parfois sembler un fantasme, le projet du rectorat et de la Mairie de Paris nous a montré que ça ne l’était pas. En effet, le libéralisme à l’école, c’est l’abandon du principe d’égalité pour tous les enfants de toutes les écoles et dans tous les quartiers, égalité en terme de budget, pour commencer. Or, alors que le périscolaire à Paris est sinistré, voilà le projet de la nouvelle municipalité : dans l’esprit de ce qui était prévu par les "Contrats Educatifs Locaux" et les "Contrats de réussite", les associations (laïques ou non) feraient aux écoles des propositions d’intervention localisées, et les budgets seraient alors répartis inéquitablement.

Nous avons été étonnés par la ténacité de la Mairie et du rectorat, alors qu’il était flagrant que le projet "coinçait" chez les instits. Puis nous avons appris comment Geismar (conseiller du maire) avait affirmé à des élus d’arrondissements qu’il s’occupait de tout, comment il avait pensé arranger le coup avec le rectorat et le SNUIPP, comment une minorité de membres du bureau du SNUIPP liés également à la Ligue-FOL-USEP et à la Mairie gauche-plurielle avait pensé tirer les ficelles. Mais ça a coincé chez les instits, à l’intérieur du SNUIPP, à l’intérieur de la majorité municipale, entre la direction de la FCPE et de nombreux parents !

Nous avons remporté 3 victoires remarquables. Mais la bataille n’est pas terminée. Dès le lendemain de l’annonce par le recteur de sa déroute, Le Monde posait les bases de la contre-attaque avec une pleine page partisane et parfois mensongère, suivie le lendemain d’un éditorial crapuleux où l’inadaptation de l’école à la société "moderne" était souligné par un parallèle établi entre l’ "immobilisme" des instits parisiens et le lynchage d’un père de famille par 40 jeunes ! Deux semaines plus tard, c’est Libé qui s’y colle dans sa page "Rebonds" avec une dénonciation des instits égoïstes et hypocrites. Ce qui est clairement visé dans cette campagne de presse, c’est la crédibilité de notre discours, et le lien que dans certains quartiers nous avons établi avec les parents. 75% de refus de vote en Conseils d’Ecoles, mais ils voudraient mettre sur le dos des seuls instits la responsabilité de l’échec du projet ! Diviser pour mieux régner ! Il nous faudra rester mobilisés sur le terrain, exiger avec les parents que la Mairie, qui n’a pas cessé de clamer que les moyens financiers n’étaient pas un problème, investisse dans l’école. Il nous faudra continuer à informer et à débattre pour gagner encore !

SUD Paris


Paysage syndical

Tout au long de cette lutte, SUD a eu un rôle important. Dès que les rumeurs les plus fantaisistes ont circulé dans les écoles, nous avons organisé une matinée d’infos qui a réuni une soixantaine de collègues. Il en est ressorti que l’urgence se situait plutôt sur les questions de non-remplacement, de précarisation et de dégradation du péri-scolaire, de délabrement de l’AIS, de l’état des locaux. En ce qui concerne le temps scolaire, les collègues se sont prononcés pour une alternance sur l’année de type 7 semaines de travail et 2 semaines de congés. Ils ont estimé que la question du temps scolaire ne pouvait être traitée à elle seule sans aborder les contenus d’enseignement, les pratiques, sans tenir compte de l’âge des enfants concernés et des équipements. Mais il n’était pas possible de botter en touche et nous nous sommes prononcés contre le transfert du samedi matin au mercredi et pour une alternance d’un samedi sur deux.

Quand les rumeurs ont fait place au grand cirque (Etats Généraux, pseudo-consultation) et que dans les écoles, on a commencé à s’affoler, SUD et des militants du SNUipp, la CNT, FO et le SE - selon les endroits - ont convoqué des AG parisiennes et d’arrondissement où toutes les décisions (reconduction de la grève, manifestations, etc.) ont été prises. C’est dans ce cadre et parce que cette forme d’organisation correspond au syndicalisme que nous voulons construire que SUD s’est senti tout à fait à l’aise dans ce mouvement. Nous avons recueilli une reconnaissance, de la sympathie et une confiance qui ne se sont pas démentis. Des plus anciens et surtout des plus jeunes ont pu apprécier une autre façon de "faire du syndicalisme", qui prenne vraiment en compte ce que la "base" exprime. Il est vrai que le syndicalisme souffre d’une image dégradée à cause, entre autre, d’une bureaucratisation qui a eu pour effet de confisquer la parole des collègues.

Nous avons mis le syndicat au service de la profession et fait en sorte qu’il serve d’outil de lutte sous toutes les formes que pouvait recouvrir celle-ci : organisation de la grève, mobilisation, diffusion de tracts, popularisation et liens avec les autres usagers de l’école. SUD a réalisé l’unité avec l’ensemble des forces syndicales engagées dans ce mouvement, avec le SE, FO, la CNT, des militants du SNUipp en désaccord avec leur direction. De son côté, le SNUipp ("canal officiel") et le SGEN-CFDT se sont résolument engagés aux côtés de la Mairie et du rectorat, au nom de la modernisation (sic) de l’école, contre la majorité de leurs adhérents, avec un aveuglement qui laisse perplexe sur les vrais motivations de cet engagement. Nous avons obtenu le retrait du projet grâce au rapport de force que nous avons su imposer. Comme quoi, on a beau vivre une époque "moderne, branchée, sympa", quelques "vieilles" recettes et principes de lutte demeurent valables et opérationnels.

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