Qui doit former ? Qui doit valider ? Que transmettre ?

Dossier enseignement professionnel : Historique
samedi 15 novembre 2008

À l’origine il concerne l’élite des salariés.

À la fin du XIXe siècle, la formation professionnelle vise un double objectif : c’est un outil de pacification sociale et une réponse aux problèmes économiques.

Les grandes entreprises de constructions mécaniques et électriques réclament un nouveau type de producteur adapté aux exigences de rapidité et de précision propres aux machines modernes : le mécanicien ajusteur devient alors la figure emblématique de cette modernisation qui allie qualités d’autonomie, grande dextérité manuelle et maîtrise d’un corpus de connaissances théoriques et de règles rigoureuses.

Trois types d’écoles la dispensent : 
- les Écoles Professionnelles de la Ville de Paris - école Diderot - ouvrent en 1873 ;
- les Écoles Nationales Professionnelles (ENP) créées en 1881 ;
- les Écoles Pratiques de Commerce et d’Industrie (EPCI) instituées en 1892.

Plus tard en 1921 sont créées les Écoles de métiers.
Leurs points communs :
- elles scolarisent à plein temps des jeunes qui ne sont pas encore sur le marché du travail ;
- elles sont rares et sélectives : un concours ouvert aux 12/13 ans munis du Certificat d’études primaires (donc les meilleurs, 10% de la population l’obtient à cette époque) ;
- elles dispensent toutes un enseignement pratique, théorique et général pendant 3 ou 4 ans.

À l’issue de ce cursus, un examen, un diplôme :

- Dans les EPCI : un Certificat d’études pratiques industrielles ou commerciales pour les « élèves ayant des connaissances théoriques suffisantes et rompus à la pratique de l’atelier » (circulaire du 20 juin 1893).
- dans les ENP : un diplôme d’élève breveté pour les « ouvriers instruits, aptes à devenir contremaîtres et chefs d’atelier » (circulaire du 13 février 1903).

L’école s’institue donc comme le lieu de transmission des savoirs et elle en assume la validation par l’examen et la certification par le diplôme.

Diplôme pour une minorité : moins de 20 000 jeunes avant la 1e guerre mondiale

 

Le schéma formation - examen - diplôme s’impose pour une minorité de jeunes destinés à un avenir professionnel valorisant : ouvriers et employés hautement qualifiés, cadres moyens, ingénieurs voire chefs d’entreprises.

À cette époque, on compte seulement 4 ENP scolarisant 1600 garçons à Vierzon, Armentières, Voiron et Nantes. Les 15 Écoles Professionnelles de la Ville de Paris scolarisent 3400 élèves et les 56 EPCI près de 11 400 garçons et 2 800 filles. La formation de masse des ouvriers ne progresse guère.

Le C.A.P. : un diplôme rare pour les apprentis.

À cause de la pénurie constante de main-d’œuvre qualifiée, une partie de patronat souhaite une organisation collective de l’apprentissage coordonnée par l’État.

Trois décisions majeures sont prises entre 1911 et 1925.
- Octobre 1911 : création d’un Certificat de Capacité Professionnelle réservé aux apprentis qui justifient de trois années de pratique dans le commerce ou l’industrie qui marque la volonté de reconnaître les « connaissances pratiques, théoriques et techniques acquises par les jeunes ouvriers et employés ».
- Loi Astier du 25 juillet 1919 qui rend obligatoire la fréquentation des cours professionnels pour tous les jeunes apprentis de moins de 18 ans. Ces cours sont gratuits et se déroulent sur le temps de travail à raison de 100 à 200 heures par an. Le CCP se transforme en C.A.P.
- Loi de finance du 13 janvier 1925 qui institue la taxe d’apprentissage fixée à 0,20% du montant total des salaires payés par l’entreprise.

Décisions peu efficaces puisqu’on ne compte, avant la seconde guerre mondiale, que 12% des 1 50 000 jeunes de moins de 18 ans qui sont inscrits dans ces cours - sans pour autant s’y rendre - et toujours aussi peu de titulaires d’un diplôme professionnel.

L’État détient le monopole de la délivrance des diplômes professionnels.

Ces diplômes sont encore faiblement standardisés car ils témoignent d’une volonté d’ajuster les formations aux besoins immédiats des employeurs locaux qui siègent dans les Conseils de perfectionnement, interviennent dans l’élaboration des programmes et participent aux jurys et les directeurs d’écoles doivent se tenir « en contact constant avec les commerçants et les industriels » pour connaître leurs besoins et assurer une préparation qui y corresponde.

Cette démarche aboutit à une grande hétérogénéité des conditions de la certification et en même temps favorise la prise en main de la formation professionnelle par l’institution scolaire qui fonde son action sur une homogénéité des diplômes.

Cette dernière est, de plus, porteuse d’un véritable projet éducatif qui favorise l’acquisition de savoirs théoriques et pratiques applicables à toutes les situations de la vie professionnelle. Les secteurs de la mécanique générale et de l’électricité furent très tôt des alliés car ils avaient besoin de travailleurs qualifiés dont les savoirs soient facilement transférables. Il fallait donc que ce diplôme acquière sur l’ensemble du territoire une valeur prédictive forte des compétences du futur salarié. Les patrons de ces secteurs vont donc favoriser la « nationalisation » des diplômes.

À partir de 1936 les conventions collectives signées dans la métallurgie définissent l’ouvrier qualifié comme celui qui possède « un métier dont l’apprentissage peut être sanctionné par un CAP ». On en profite pour standardiser les diplômes et renforcer la capacité d’intervention de l’État dans le champ de la formation professionnelle.

En 1943 une loi confie à l’État le monopole de l’organisation des examens et la délivrance des diplômes professionnels.
Cette loi va constituer jusqu’en 1980 la référence législative de toutes les créations de diplômes.

L’ébranlement du système

Au cours des années 1950 il existe un système hiérarchisé d’établissements, de formations et de diplômes qui correspondent à tous les niveaux repérés de qualification. À une époque où les titulaires de diplômes sont encore très rares, l’enseignement technique garantit aux enfants des milieux populaires l’accès immédiat à un statut professionnel valorisant et leur ouvre des possibilités de promotion sociale. C’est parmi eux que seront recrutés les professeurs d’enseignement professionnel.

À partir de 1959 l’enseignement technique connaît un grand bouleversement en étant intégré au sein d’un système éducatif unifié : les CA (Centres d’Apprentissage) deviennent des CET (Collèges d’Enseignement Technique) et les Collèges Techniques et les BNP deviennent des Lycées Techniques. Les diplômes précédents disparaissent pour laisser la place à partir de 1956 à des Baccalauréats de Techniciens et les anciens Brevets de Techniciens deviennent des BTS appelés à voisiner avec de nouveaux diplômes, les DUT (Diplômes Universitaires de Technologie).

Deux cursus et deux diplômes de même niveau coexistent dans les CET : les CAP et les BEP. Le premier est préparé en 3 ans après la 5e, le second, créé en 1966 prépare en 2 ans après la 3e et vise des activités exigeant « une capacité technique plus large que le métier lui-même » et privilégiant « l’aptitude à comprendre et à maîtriser le fonctionnement d’ensembles importants ou complexes ».

Après la création des Collèges d’enseignement secondaire en 1963, les CET accueillent désormais des élèves qui n’ont pas pu poursuivre des études au-delà de la 5e ou qui n’ont pas été admis, après la 3e en seconde de lycées généraux.

On va donc continuer de raisonner dans une logique de hiérarchisation des savoirs et non dans une logique de différenciation des savoirs. En prenant comme unique référence l’enseignement général, on dévalorise des enseignements techniques et professionnels alors même qu’on cherchait à les promouvoir.

En 1985 création des baccalauréats professionnels : croissance continue du chômage, extension massive de la scolarisation, apparition dans les entreprises de nouvelles méthodes d’organisation du travail et de gestion de main d’œuvre, voilà pourquoi les entreprises demandent au système éducatif de leur fournir un nouveau type d’ouvrier avec des compétences élargies.

Les lycées professionnels qui n’ont pas de crédits supplémentaires vont donc privilégier les filières BEP-BAC PRO et tendre à supprimer les CAP. C’est également à ce moment qu’on proclame l’objectif de 80% d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat et les CAP s’en trouvent disqualifiés : on passe d’un taux d’accès de 15% à 1,5% en 1991 et les CAP sont désormais perçus comme des diplômes réservés aux exclus de l’école.

De même les BEP deviennent des diplômes d’accès au BAC PRO et perdent leur vocation de diplômes professionnels. Alors que vers les années 1970 près de 90% de titulaires de BEP entraient directement sur le marché du travail, à la fin des années 1990 la poursuite d’études est devenue la norme. La formation qualifiante de niveau V est mise en cause.

Une remise en cause du monopole de l’État dans la délivrance des diplômes et une rupture du lien entre formation et certification

Depuis 1991, la loi permet aux branches professionnelles de délivrer des diplômes : les CQP (Certificats de Qualification Professionnelle). Ils valident des savoirs directement opérationnels et évacuent complètement les connaissances générales. De plus, ils ne font l’objet d’aucune réglementation nationale et sont conçus pour répondre aux exigences particulières d’une entreprise et aux particularités d’une technique ou d’un produit. Ils sont donc à l’opposé de la conception qui visait à la standardisation des diplômes afin d’en accroître le domaine de validité. Ce sont des certifications étroitement ajustées aux besoins spécifiques des entreprises. En 1999 on comptait près de 1700 diplômes et titres professionnels et 9.00 titres homologués délivrés par des organismes privés.

La loi de modernisation sociale de 2001 permet à tout salarié qui peut justifier de 3 années d’expérience dans tout domaine d’activité d’être dispensé de la totalité de la formation et des épreuves d’examen pour obtenir un diplôme professionnel. La VAE pose le problème de l’évaluation d’une expérience nécessairement singulière et elle pose la question du lien entre la formation et la certification.

Dans le cas de la VAE, le diplôme se déduit de l’expérience ce qui est à l’inverse d’une formation à valeur prédictive des capacités du futur salarié. La VAE ne prédit plus, elle enregistre. Son développement s’accompagne d’une multiplicité de certifications. C’est l’existence même de la formation qui est en cause.