Présentation de la nouvelle seconde et mise en perspective

lundi 5 janvier 2009

Devant l’hostilité soulevée par sa réforme des lycées et le développement massif du mouvement lycéen, le ministre Darcos a annoncé le 15 décembre que la réforme, qui devait s’appliquer dès la rentrée 2009 en seconde, était repoussée. Mais, s’il affirme vouloir « prolonger les discussions », c’est bien « pour la mise en œuvre de la réforme de la classe de seconde », à laquelle ni lui ni Sarkozy n’ont renoncé. Dès le 17 décembre, le président expliquait en Conseil des Ministres : « J’ai approuvé cette proposition [de report], car je tiens vraiment à ce que cette réforme essentielle pour nos jeunes aboutisse ». Le texte qui suit a été écrit avant cette annonce. Nous le publions néanmoins, car l’analyse qu’il présente garde toute sa pertinence.

Amorcée en juin 2008 par Xavier Darcos sur la base des « points de convergence sur les objectifs et les principes directeurs de la réforme du lycée », la réforme du lycée devait être mise en œuvre au pas de charge dans les trois années à venir : la nouvelle classe de seconde dès la rentrée prochaine, puis la nouvelle classe de première à la rentrée 2010, la nouvelle classe de terminale à la rentrée 2011, et éventuellement un nouveau bac pour la session 2012, très différent des sessions antérieures. Pourtant, l’organisation des classes de première et terminale n’est toujours pas connue. Alors que seule l’organisation de la nouvelle classe de seconde avait été en partie dévoilée, il nous aurait fallu accepter la réforme du lycée dans son ensemble... Le report de la réforme sous la pression de la rue n’est pour l’instant qu’un recul temporaire, décalant le calendrier prévu d’un an : le ministère reconduira en effet dès l’an prochain sa proposition de réforme des lycées, en présentant cette fois en un seul bloc la réforme des classes de seconde, première et terminale pour les années 2011, 2012 et 2013.

La seule présentation de la réforme de la classe de seconde reste toutefois suffisante pour susciter l’indignation. Car la perspective ministérielle est claire : il s’agit avant tout de réaliser des économies budgétaires en supprimant des postes d’enseignants en même temps que des heures d’enseignement. Les conséquences de la réforme sont prévisibles : réduction de l’enseignement pour les élèves, disparition accélérée de certaines disciplines qui seront mises en concurrence, impossibilité d’envisager une progression sur l’année en-dehors du tronc commun, alourdissement de la charge de travail des élèves comme des enseignants... tout cela permettra de casser le niveau d’instruction et d’orientation des lycées publics au profit d’un dualisme scolaire entre enseignements et lycées publics (rivés à un « socle commun de compétences ») d’un côté, enseignements et lycées privés de plus haut niveau pour ceux qui pourront en payer le prix de l’autre.

En ce sens, une telle réforme n’est pas isolée : elle s’inscrit parfaitement dans la démarche de libéralisation et de professionnalisation de l’éducation promue par l’OCDE et les Communautés Européennes, en cohérence nationale avec les réformes du primaire, du secondaire, des lycées professionnels, et de l’enseignement supérieur.

L’appauvrissement culturel du lycée est assumé

La première conséquence de cette réforme est d’appauvrir le niveau d’instruction des élèves, du fait de la réduction des horaires et de la mise en concurrence des modules d’exploration.

Au 14 novembre (dépêche AFP du ministère), on apprenait en effet que le tronc commun de la nouvelle seconde ne comporterait plus que 4 heures de Français, 3h30 à 4 heures de Mathématiques, 3 heures à 3h30 d’Histoire-Géographie et éducation civique, 3 heures de sciences expérimentales, 5 heures de langues vivantes (LV1 et LV2) et 2 heures d’EPS. Dans le tronc commun des classes de seconde, la Physique-chimie et les SVT seraient ainsi fusionnées en un seul enseignement de sciences expérimentales de 3h au lieu de 5h30. Les élèves perdraient également une demi-heure de Français, environ une demi-heure de Mathématiques, une demi-heure de langues vivantes et une demi-heure d’Histoire-Géographie. Le statut de l’ECJS n’est pas éclairci. Il s’agit bien par là de réduire tendanciellement l’enseignement obligatoire à l’enseignement d’un « socle minimum de compétences et de connaissances » : le projet n’est plus de former des citoyens instruits, mais des marchandises prêtes à l’emploi.

Les ISI, médico-social, IGC et la LV3 deviendraient du même coup des options (modules d’exploration) et ne feraient donc pas partie du tronc commun (les SES ont été réintroduites in extremis à hauteur de 1h30). Sous prétexte de donner plus d’autonomie à l’élève en lui laissant le choix de ses options, la mise en concurrence de ces modules (il faudra en choisir deux sur une vingtaine dont... des modules de maths, histoire-géo et littérature !) conduira en fait à accélérer la disparition des disciplines qui seront jugées moins « rentables » pour l’avenir scolaire et professionnel des élèves. Le sort particulier des Ses dans cet ensemble résulte d’ailleurs d’une longue campagne du Medef auprès du gouvernement afin de discréditer l’esprit critique propre à cette matière.

La voie apparaît ainsi plus libre pour le développement des inégalités de classe avec un dualisme entre des lycées publics à enseignement minimal et des lycées privés dotés d’enseignements plus complets.

La régression pédagogique est programmée

L’organisation de l’année définie par la réforme sera désormais semestrielle, et le module semestriel devient de fait la base du système d’enseignement en lycée pour toutes les disciplines (y compris dans le tronc commun). Cette réorganisation de l’année en deux semestres ne va pas sans poser un certain nombre de problèmes pédagogiques.

Au niveau du tronc commun, les horaires réduits devront être accompagnés de modifications substantielles des programmes, affaiblissant le niveau de l’enseignement : dans le cas contraire, la seule solution pour l’enseignant sera de donner de son programme une interprétation au rabais pour le faire tenir dans les horaires réduits (il s’agit donc tout de même d’un appauvrissement de l’enseignement), ou bien d’augmenter la charge de travail des élèves en réduisant le temps qui leur est laissé pour comprendre un point de programme, ce qui accentuerait à terme les inégalités entre les élèves en empêchant l’enseignant de s’attarder avec ceux qui en auraient le plus besoin sur un point de programme qu’ils auraient, davantage que d’autres, des difficultés à maîtriser.

Par ailleurs, la progression sur l’année dans les modules optionnels deviendra pratiquement impossible : des élèves ayant pris un module au premier semestre pourront en effet en prendre un autre au second semestre. Concrètement, cela signifie que des élèves pourront arriver dans une classe en milieu d’année, avec des camarades qui auront, quant à eux, suivi le même enseignement en module depuis le début de l’année... De telle sorte que pour ne pas perdre les nouveaux venus, l’enseignant devra reprendre son enseignement à la base en plein milieu de l’année, sans pouvoir compter sur des acquis de méthode ou de connaissance issus du premier semestre.

Enfin, pour les élèves les plus livrés à eux-mêmes, les possibilités de changement dans les enseignements en cours d’année risquent de rendre les parcours plus précaires, le suivi et la progression sur l’année plus difficiles. Cet état de fait ne peut que renforcer l’effet de reproduction des inégalités face à la scolarité.

La maîtrise par les lycéens de leur propre avenir est mise à mal

Concernant l’orientation des élèves, l’organisation semestrielle de l’année scolaire laisse place à une semaine banalisée intercalée entre les deux semestres, consacrée à des entretiens pédagogiques entre les élèves et les professeurs. Il s’agit là d’un élargissement du travail des enseignants à des tâches et à des qualifications qui ne sont pas les leurs, au détriment des postes de COP, voire de CPE. La disparition des ces deux dernières professions à terme dans l’Éducation nationale ne pourra que réduire la maîtrise des élèves sur leur orientation et leur avenir au profit des déterminismes sociaux et culturels.

Dans le cadre de la réforme, les filières actuelles d’orientation doivent par ailleurs disparaître. Dans le cycle terminal, quatre familles de parcours sont désormais prévues : humanités et arts, sciences, technologies, et sciences de la société. Toutefois, le plus grand flou persiste sur leurs contenus respectifs... et sur les possibilités qu’elles ouvriront à terme pour les élèves.

Enfin, concernant le diplôme du baccalauréat, chaque module serait évalué indépendamment en CCF (contrôle en cours de formation) à la fin de chaque semestre. Il ne s’agirait donc plus du baccalauréat que nous connaissons aujourd’hui, premier diplôme universitaire : donnera-t-il encore pleinement le droit d’accéder à l’enseignement supérieur ?

Les effets de la réforme sur les conditions de travail et l’emploi sont délétères

Paradoxalement, le contenu du travail des enseignants sera à la fois alourdi et appauvri par cette réforme.

La réduction des horaires d’enseignements et, pour les modules optionnels, l’impossibilité d’envisager une progression sur l’année ne pourront en effet qu’appauvrir la qualité du service rendu. Parallèlement, l’extension du travail des enseignants à des tâches d’orientation, tout comme l’augmentation du nombre de conseils de classe (il y en aura un à mi-semestre, et un en fin de semestre, donc quatre par ans au lieu de trois), impliqueront un alourdissement de la charge de travail pour chacun.

Il est aussi légitime de se demander s’il n’y a pas, avec l’introduction des modules semestriels, un premier pas de fait en direction d’une annualisation des services comparable à l’organisation des enseignements dans le supérieur. Pour régler les problèmes de gestion d’heures qui ne manqueront pas d’apparaître sur le terrain, le ministère invoque l’autonomie des établissements, notamment pour la mise en place des modules d’accompagnement, qui risquent de connaître le sort de « variable d’ajustement » qui est aujourd’hui celui de l’ECJS ou des TPE. Il s’agit là d’un nouvel empiètement de la hiérarchie administrative sur nos conditions de travail.

Sud éducation Var, décembre 2008

Navigation

Mots-clés de l'article