Pourquoi la précarité, et pour quoi la précarité ?

samedi 28 avril 2007
mis à jour dimanche 2 septembre 2007

Les directions d’entreprises gèrent aujourd’hui main d’œuvre et production à flux tendu et à moindre coût. Les services publics subissent dorénavant les mêmes règles d’un jeu qui engendre une généralisation et un développement sans pareil de la précarité. La situation actuelle est le résultat, à la fois, de l’expérience acquise de longue date dans les méthodes de gestion d’un volant de précarité et de la volonté de réduire la main d’œuvre et la masse salariale à des variables d’ajustement dans la concurrence capitaliste internationale.

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Le développement de la précarité : la méthode

Le capitalisme s’est toujours ménagé un volant de main d’œuvre précaire. La recherche du profit maximum l’a toujours emporté sur le souci de la qualité de vie des salariés. L’apprentissage, le travail des femmes, le recrutement de travailleurs immigrés, la sous-traitance plus récemment, ou encore la déqualification, jusqu’au développement massif du chômage depuis la fin des années 70, les méthodes se complètent et s’additionnent.
Dans le courant des années 70, un changement important s’est produit dans la gestion du capitalisme international. Après le contrôle de la circulation des capitaux instauré au lendemain de la seconde guerre mondiale, on assiste à partir de 1974 à la libéralisation de leurs mouvements à l’échelle internationale. On passe d’un capitalisme industriel au capitalisme boursier que nous connaissons aujourd’hui.

L’objectif est dorénavant de financiariser la gestion des entreprises. Elles sont considérées comme des actifs boursiers dont il faut maximiser la valeur. Le sort des entreprises, quelles que soient leurs performances purement industrielles, dépend de la décision des actionnaires (« licenciements boursiers »). Afin de sécuriser la rémunération du capital les actionnaires transfèrent le risque sur les salariés. La flexibilité et la précarité en sont les conséquences directes et prennent alors une nouvelle dimension.

Pendant la période 60/70, l’instabilité de la main d’œuvre était considérée comme un fléau (qualité du travail, sûreté des installations, accidents du travail). Au cours des années 80, des entreprises en pleine réussite restructurent alors qu’elles n’y sont pas économiquement contraintes. Les directions réglementent de manière très contraignante l’organisation du travail et déqualifient les salariés. Elles restructurent parallèlement les équipes et cassent ainsi les modes de coopération et les solidarités nées entre les salariés. Le patronat renforce son pouvoir au sein des entreprises. Cette offensive purement politique prépare l’étape suivante.

Dès cette période, la sous-traitance se développe. De la sorte, les directions d’entreprises brisent des syndicats alors puissants en liquidant le personnel des secteurs à forte syndicalisation, comme celui de
la maintenance des centrales nucléaires d’EDF par exemple. Elles rendent l’organisation collective et la reconstruction syndicale beaucoup plus difficile en divisant salariés stables et salariés précaires de la sous-traitance. Enfin, elles flexibilisent l’emploi et créent ainsi une main d’œuvre exploitable et jetable à volonté, sans véritables droits et donc forcément plus docile.

Les pleins pouvoirs aux détenteurs du capital

La précarité comme corollaire de la domination boursière sur l’économie capitaliste est aussi le moyen d’assurer le pouvoir des détenteurs du capital (les actionnaires et les investisseurs institutionnels internationaux comme les fonds de pensions par exemple) sur les salariés au sein des entreprises et dans la société tout entière.

La nouvelle classe dirigeante, depuis Giscard, se compose de patrons, de politiciens de plus en plus souvent issus du monde de l’entreprise, de journalistes personnellement très proches des deux premières catégories. Tous réunis, ils constituent une grande partie de ces actionnaires qui décident des destinées économiques et sociales des entreprises et de la vie des salariés. Les représentants de cette « société civile », au pouvoir, s’appliquent à imposer leur politique de souffrance au travail et de précarisation de nos vies, pour leurs profits toujours plus grands.
Engagée dans la course aux profits au travers de la concurrence internationale, c’est toute la société que cette bourgeoisie cherche à transformer en développant la flexibilité qu’ils présentent comme la panacée de la modernité.

Désormais, c’est au droit du travail que cette classe dirigeante s’attaque, en le modifiant, en le contournant, en multipliant les contrats de travail à durée limitée, généralisant ainsi la précarité à tous les secteurs de la société.

Privé, public : même flexibilité, même précarité, même domination

Après les entreprises privées, ce sont désormais les services publics qui sont sous les feux de cette politique de flexibilité et de précarité : désinvestissement de l’état et privatisation à marche forcée en sont l’étape présente. La Poste est un exemple édifiant de l’alignement de la gestion des services publics sur les principes mis en œuvre dans le privé. Aujourd’hui, une grande partie des salariés y sont en situation d’embauche précaire.

Le secteur de l’éducation est, lui aussi, directement concerné par la décentralisation, la privatisation et l’installation de la précarité. Il détient déjà le record d’emplois précaires dans ce pays. Les Tos sont en cours de décentralisation. Le premier degré, déjà largement sous gestion municipale, se voit dorénavant confronté à des projets d’autonomisation des établissements sous gestion décentralisée (EPEP). Quant au second degré, les régions font leur entrée en force dans la politique d’orientation ou dans celle de la formation des élèves, de plus en plus dictées par les choix économiques du patronat des bassins d’emploi. Les universités n’échappent pas à cette logique de professionnalisation et de mise en concurrence entre établissements.

Les moyens employés dans les entreprises privées sont étendus au secteur public. Encore une fois, la flexibilité est au centre de la gestion des personnels. La déqualification est à l’œuvre (remplacement d’ouvriers et d’administratifs par des personnels précaires sans formation). La sous-traitance se développe. Combien de cantines, de services d’entretien et de maintenance sont-ils déjà aux mains d’entreprises privées ? Les contrats précaires se multiplient : CAE, CA, contrats 10 mois, contrats de très courte durée... Les statuts sont remis en cause (décrets de Robien) et la charge de travail est alourdie, le temps de travail allongé.

Dans l’éducation comme dans les entreprises privées le développement de la précarité et la précarisation des situations répondent au projet politique de domination renforcée sur l’ensemble des salariés de ce pays, à la manière de ce qui se fait déjà en Grande Bretagne ou en Allemagne. Pour en finir avec toutes les conquêtes sociales des salariés des pays riches, pour imposer ses volontés, la bourgeoisie flexibilise le monde du travail et précarise l’ensemble des salariés. La fonction publique dans ce pays était encore un des secteurs en mesure de s’opposer aux mesures gouvernementales et les organisations syndicales y sont encore relativement présentes. Les attaques statutaires, la précarisation des métiers, l’installation de la précarité à grande échelle, fragilisent les personnels. L’intégration des syndicats institutionnels, évidente depuis 2003, renforce efficacement la volonté gouvernementale d’en finir avec ce qui fut un pôle de résistance à sa politique d’alignement des salariés de l’éducation sur ceux du privé.

Le syndicalisme de lutte interprofessionnel : la riposte

L’individualisation des parcours professionnels, la fragilisation des personnels, complique l’organisation collective de la riposte. La construction d’un syndicalisme nouveau implique la prise en compte de ces nouvelles donnes. De notre capacité à mettre en œuvre dans notre travail syndical notre vision d’ensemble de la politique du capitalisme moderne dépend la possibilité de faire renaître la lutte collective. Les corporatismes font le jeu du pouvoir en divisant les salariés.

Le syndicalisme de lutte contre la domination des détenteurs du capital ne doit être qu’inter-catégoriel et prioritairement interprofessionnel. À attaque globale, riposte globale !

Sud éducation Paris

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