Pour une formation professionnelle des enseignants

Formation initiale
samedi 15 novembre 2008

Jusqu’ici, après trois années de
licence à l’université, une
année à préparer les concours
de recrutement, le futur enseignant (hors agrégés) devient stagiaire en alternance entre l’IUFM
et le « terrain ». Il passe donc du
statut d’étudiant à celui d’enseignant progressivement, en recevant une formation professionnelle, avant d’être titularisé à
l’issue de la cinquième année.

Une formation à bac + 5 et un recrutement à bac + 5, ce n’est pas la même chose !

La réforme de Sarkozy et Darcos
consiste à proposer au futur enseignant cinq années de formation
universitaire pour y préparer un
master avant de pouvoir passer les
concours : en cas de succès, il se
retrouvera immédiatement en
exercice et ce, à temps plein. C’est
cette « mastérisation » qui justifiera
le fait d’être « payé plus cher en
début de carrière » sans devoir augmenter les salaires de toute la
Fonction publique...

La « mastérisation » est l’application aux enseignants de la
réforme LMD (Licence-Master-Doctorat), que nous avions combattue
notamment pour la sélection sociale
qu’elle renforçait à l’université. Sans
accompagnement social, impensable actuellement, l’allongement
des études avant une entrée dans
un métier, quel qu’il soit, conduit
inexorablement à un accroissement
de la sélection sociale.

Mais le plus grave est qu’il
s’agit de porter à bac + 5 le niveau
universitaire de recrutement, mais
sûrement pas la formation professionnelle de l’enseignant, qui sera de
fait quasiment supprimée.

Or nous avons suffisamment
connu la situation de tous les précaires envoyés du jour au lendemain devant une classe pour savoir
combien il est périlleux d’apprendre
« sur le tas », même avec les conseils
d’un collègue chevronné.

Défendre la formation professionnelle des enseignants

La formation qui est donnée dans les
IUFM peut et doit être améliorée. Les
critiques des « usagers » sont souvent
justifiées : trop de distance entre les
cours à l’IUFM et les difficultés sur le
terrain, pas assez d’analyse de pratiques, multiplication de stages divers,
surcharge de travail... Du moins cette
formation a-t-elle le mérite d’exister.
Le problème aujourd’hui n’est pas la
défense des IUFM, mais la sauvegarde
et le développement d’une formation à l’enseignement.

L’enseignement est en effet
un métier, mettant en jeu des
savoirs et savoir-faire complexes,
une profession, impliquant la capacité à adapter et transformer son
objet, et une fonction publique,
relevant de l’État.

Comme tel, il nécessite avant
d’être exercé une formation qui ne
peut se réduire à un simple « compagnonnage » la première année
d’exercice, ni à l’imitation de la
méthode d’un maître. Elle implique
prise de recul et analyse des pratiques, permettant au savoir professionnel de s’autonomiser progressivement de la pratique.

Les raisons de la réforme Sarkozy

Ce sont ces notions que la réforme
veut jeter à bas. Replacée dans son
contexte politique, elle prend son
véritable sens, à la fois appui
conjoncturel pour la politique du
gouvernement et bouleversement
de fond du métier d’enseignant
dans le sens du libéralisme.

Dans l’immédiat, les 25 000
enseignants-stagiaires qui apprennent le métier en alternance sont
payés comme fonctionnaires stagiaires. Si on les transforme en étu-
diants préparant un master, ce sera
autant d’économies.

Par ailleurs, cette réforme sert
à satisfaire les adversaires compulsifs
— et pas seulement à droite — du prétendu « pédagogisme », qui ne cessent de réclamer un enseignement
fondé sur la seule transmission de
savoirs académiques et un retour à
l’école « d’autrefois ».

Mais surtout cette réforme
met en œuvre tout ce que dix ans
de rapports phares du libéralisme
annonçaient et que nous avions pu
contenir jusqu’ici.

Une réforme idéologique longuement mûrie

Les IUFM ont été discrédités par une
campagne continue : Le Figaro du
31 mai 2006 titre « La formation dispensée dans les IUFM est jugée insuffisante et inadaptée, selon un sondage
conduit par le Ministère ». Dès 2007,
on leur enlève le pouvoir de valider
la formation des stagiaires : ils ne
communiquent plus désormais au
jury de recrutement qu’une « évaluation » des fameuses « dix compétences ». Leur intégration aux universités ouvre la voie à l’immersion
complète des futurs enseignants
dans le système purement universitaire LMD (Licence-Master-Doctorat). Il y a là un nouveau partage des
tâches : au Supérieur [1] la formation des futurs enseignants, à l’Éducation nationale leur recrutement.

Du côté de la Fonction
publique, on a préparé le terrain à
la remise en cause des statuts. La
loi du 26 juillet 2005 crée, à côté
des fonctionnaires, des CDI dans
la Fonction publique d’État. Une
circulaire du 1er décembre 2005
règle son application à l’Éducation
nationale. Plus explicite encore, la
loi LRU du 10 août 2007 précise :
« le président peut recruter, pour une
durée déterminée ou indéterminée,
des agents contractuels 1°/ Pour occuper des fonctions techniques ou administratives de catégorie A 2°/ Pour
assurer [...] des fonctions d’enseignement, de recherche, ou d’enseignement et de recherche
 ».

Ce qui nous attend si nous ne luttons pas

Un certain nombre de rapports
officiels préparent les évolutions
en cours, que la loi de Révision
Générale des Politiques Publiques
(RGPP) devrait légaliser.

Le rapport Pochard de février
2008 appelait à « examiner les possibilités de réintroduire dans le droit
de la Fonction publique, et bien sûr
chez les enseignants, des éléments de
négociation contractuelle et de
contrat
 ». Le Livre blanc sur l’avenir de
la Fonction publique, remis le 17
avril 2008 par Jean-Ludovic Silicani,
préconise de « créer un marché de
l’emploi public avec une bourse de
l’emploi sur laquelle l’ensemble des
postes vacants seront mis en ligne.
Tous les agents publics pourront se
porter candidat à un poste vacant.
 »

Pour le recrutement des enseignants, et des fonctionnaires en général, on sent en fait se profiler deux
options de la même politique. Pour
les uns, les plus « libéraux », on supprime les concours : création au sein
des universités de masters professionnels « métiers de l’éducation »,
puis recrutement a posteriori sur une
liste d’aptitude dans laquelle l’employeur local sélectionnerait les candidats au profil souhaité.

Pour les autres, les plus
« conservateurs », on garde des
concours de recrutement, mais
ouverts aux seuls titulaires des masters et simplifiés. C’est le sens du
rapport de l’IGA Corinne Desforges
du 19 février 2008, qui préconise
de « recentrer les procédures de recrutement de l’État autour de quelques
grands concours non plus par corps
mais par niveau ou par filière professionnelle, avec affectation sur des bassins locaux d’emplois
 », à l’image de
ce qui se fait dans la Fonction
publique Territoriale.

La différence entre ces deux
options n’est pas fondamentale,
Silicani l’affirme : « On peut obtenir [...] une souplesse au moins
aussi grande dans le cadre du statut que dans le cadre du contrat.
 »

Les enjeux de la masterisation

Enfin la « mastérisation » elle-même
pose question. Il y a actuellement
en France 25 000 enseignants stagiaires, et seulement 60000 étudiants
en master 2, qui sont bien loin de
tous se destiner à l’enseignement. Si
les concours sont maintenus, c’est
pire : pour recruter 25000 enseignants sans ôter tout sens au
concours, il faudrait au moins 50000
candidats. Or si la plupart des universités ont introduit un numerus
clausus en master 1 et une sélection
en master 2, ce n’est pas pour ouvrir
les vannes d’une « mastérisation »
massive ! Question connexe, que
fera-t-on des titulaires de masters
recalés aux concours ?

Se profile alors une autre
orientation, car il serait erroné
d’imaginer que les conseillers de
l’Élysée ne savent pas compter : on
recrute chaque année par concours
quelques milliers seulement d’enseignants détenteurs d’un master,
qui seront fonctionnaires titulaires.
Et pour les milliers voire dizaines de
milliers d’enseignants manquants
(malgré les suppressions de postes,
il en manquera !), on les recrute
comme contractuels soit parmi les
recalés aux concours, soit parmi les
étudiants qui préparent un master.
On crée plusieurs catégories d’enseignants, sur un modèle à l’anglaise
ou une des formules équivalentes,
plus diviseuses les unes que les
autres. Un indice de cette volonté
est fourni dès cet été par le « soutien scolaire » mis en place dans 200
lycées, et en partie confié à des étudiants en master ou des doctorants !

Ce que nous devons et pouvons encore obtenir

Certains points méritent une
réflexion approfondie et un débat :
place du concours de recrutement
par rapport à la licence ; modalités d’un prérecrutement permettant de diminuer les inégalités
sociales ; formes possibles d’une
préprofessionnalisation...

Mais l’essentiel doit pouvoir
faire dès maintenant l’accord
d’une large partie de la profession
et de la population.

Nous exigeons que les enseignants (et les CPE) continuent à être
recrutés par concours nationaux
sur des programmes nationaux
associant aspects disciplinaires et
aspects professionnels, et demeurent des fonctionnaires d’État.

Nous exigeons, outre la préparation des épreuves des concours,
le maintien et le développement
d’une véritable formation professionnelle, par alternance,
prenant en compte la polyvalence
des maîtres du premier degré.

Nous exigeons le maintien
d’une structure spécifique de formation professionnelle — qu’on l’appelle IUFM ou autrement —, pour son
expertise mêlant tous les niveaux
de l’école et son potentiel de formateurs expérimentés issus de tous
les corps d’enseignement.

Nous exigeons des mesures
propres à réduire la sélection
sociale
. Si l’on tient à porter au
niveau bac + 5 la formation des
enseignants, ce ne peut être qu’en
validant la formation par un master à son issue, celle-ci faisant partie
intégrante du diplôme.

Enfin les stagiaires IUFM sont
fonctionnaires stagiaires, et à ce
titre rémunérés. Il est nécessaire de
maintenir ce système et même de
l’étendre au prérecrutement pour
permettre aux jeunes des milieux les
moins favorisés d’accéder à la titularisation dans de bonnes conditions.

C’est sur ces bases que Sud
éducation entend organiser la résistance aux projets anti-sociaux de
Sarkozy et préparer les nécessaires
débats pour définir, promouvoir et
imposer la formation des enseignants que nous voulons.

Sud éducation Puy de Dôme


Concours D’après les
déclarations en juillet de
Pécresse et Darcos, dès la
session 2010 les concours, qui
devraient rester nationaux, se
passeront pendant le dernier
semestre de préparation du
master 2, et « comprendront
trois types d’épreuves destinées à évaluer la culture
disciplinaire, la capacité à
planifier et organiser un
enseignement et la connaissance du système éducatif.
 »
On attend les textes officiels.


[1Plus précisément à l’université,
puisque la plupart des IUFM ne sont pas
habilités à délivrer des masters, ce qui
laisse mal augurer de leur avenir.