Pédagogie et innovation en REP

des enjeux, des réponses et des questions... le travail d’une équipe en école Freinet.
 mars 2003
mis à jour vendredi 14 janvier 2005

Les questions pédagogiques, sociales et politiques doivent être posées conjointement. Cette évidence en tant que militant à Sud Education et au mouvement ICEM - Pédagogie Freinet, permet une cohérence dans les actions de chaque jour et pose les enjeux de nos luttes en tant qu’enseignants, éducateurs et citoyens. Il ne s’agit pas de croire naïvement que le travail pédagogique mené pour une rupture avec l’école libérale et une transformation de l’éducation permettra une transformation de la société. Il ne s’agit pas non plus de se "suffire" de luttes syndicales et politiques pour penser que notre combat anti-capitaliste sera couronné de succès. Le combat pédagogique pour une "école nouvelle" où les apprentissages, les savoirs et les droits et devoirs se construisent coopérativement, légitime l’action syndicale et politique. En retour l’action politique et syndicale donne sens et légitime notre volonté de transformation radicale du système éducatif et social. Comment, en effet, vivre un militantisme politique ancré dans les luttes d’aujourd’hui sans tenter des transformations radicales de notre système éducatif et permettre aux couches sociales les plus défavorisées d’accéder aux savoirs (en posant la question de quels savoirs) ? Comment être militant, participer aux luttes actuelles tout en restant porteur de modèles hiérarchiques et autoritaires de transmission des savoirs ?

Notre projet d’école Freinet en milieu "difficile", dans le R.E.P. de Mons en Baroeul (à côté de Lille), a démarré en septembre 2001 d’une volonté du groupe régional ICEM relayée par l’inspecteur de l’Education nationale de Villeneuve d’Ascq-Nord et l’Inspecteur d’académie. Notre projet et l’existence reconnue d’une équipe posent les questions de l’innovation dans les quartiers difficiles, du type de stratégie éducative, politique et sociale dans des quartiers pudiquement appelés "sensibles"... Le fait de parier sur une durée, une stabilité de l’équipe est important pour nous. Il est à noter que nous n’avons aucun moyen particulier, que nous travaillons dans les mêmes conditions (précaires et complexes) que les autres écoles, que nous avons fait le choix de nous inscrire dans le cadre de la carte scolaire en règle dans la commune et de conserver dans l’école les enfants du quartier. De plus, la commune n’est pas riche et la priorité à l’éducation n’est pas évidente ! Le fonctionnement interne est resté pour l’instant "traditionnel" dans sa structure (classes), mais nous faisons vivre l’autogestion au quotidien, par exemple, avec une direction d’école partagée : le conseil des maîtres est pour nous l’instance décisionnelle et les tâches, le "salaire" de directeur sont partagés !

Tranche de vie et angle de vue : débuter un travail en équipe dans un quartier "sensible"

L’école est composée de 4 classes maternelles et 5 élémentaires. Sur un total de 192 élèves l’année dernière et d’un peu plus de 200 cette année, la répartition sociale des familles est de 40% de chômeurs, 35% d’ouvriers, 12% d’employés et 25% d’enfants issus de familles monoparentales. L’école a un statut expérimental, avec un suivi universitaire par le laboratoire de recherche "Théodile" de l’université de Lille III. Le projet sera suivi 5 années avec bilan final avec l’inspection académique, l’Université et l’Icem Nord-Pas-de-Calais. Dès la rentrée (et avant même, pendant les vacances, en réaménageant l’école laissée "en jachère") le défi et l’ampleur de la tâche se révélaient...Le 1er jour, la 1ère semaine, les enfants rentraient avec leurs vécus scolaires antérieurs, leurs habitudes de moqueries, de non respect, de violences, de peurs enfouies qui avaient été construites socialement et scolairement. Certains, la casquette à l’envers sur la tête et le verbe haut nous défiaient, d’autres regardaient, attendaient avec espoir ou inquiétude notre "prise de pouvoir", d’autres encore se plaçaient dans des postures d’attente silencieuse, d’inhibition, d’enfermement. Ce qui nous frappait également, c’était le manque de repères, l’attentisme de certains, le fatalisme d’autres, le désir de provocation attisée par les grands frères qui traînaient autour de l’école ou dans l’école. Chez les parents aussi, l’attente était forte pour certains, l’absence réelle pour les autres... "ça commence aujourd’hui" !

L’enseignant-passeur de cultures

Nous étions préparés à cela, habitués pour certains, mais aussi déterminés. Avant même le début du travail avec les enfants et les parents, nous avions fait, de par notre expérience, des choix "stratégiques", philosophiques, éthiques, politiques : ce serait par la coopération, la rigueur des règles et lois mises en place mais aussi et surtout par les modes de mise au travail, les procédures d’apprentissage par tâtonnement expérimental que nous pourrions relever le défi. Nous nous revendiquons comme passeurs de cultures ! Nous avons vite instauré 2 moments institutionnels d’expression orale pour le règlement des conflits, la construction d’un espace social de vie et une protection des individus : le conseil de classe hebdomadaire et le conseil d’enfants de l’école bi-hebdomadaire où siègent 2 enfants délégués et mandatés de chaque classe. Mais cette organisation n’aurait servi à rien si elle n’avait pas été au service de l’expression et de la création de chaque enfant. L’expression qui permet d’être reconnu et estimé, de grandir par une meilleure connaissance de soi au milieu des autres...

A l’heure des ruptures, la présence forte des adultes

"Il y a plus de tolérance maintenant. Avant, les garçons ne respectaient pas les règles ; par exemple un garçon avait mis mon ballon sur le toit et les maîtres n’avaient rien fait, j’étais très triste !" V M.

Le choc de la rentrée passé pour les enfants, nous avons provoqué des ruptures :
- dans les activités de création, d’expression "libre" engagées comme le texte libre, la pratique des arts plastiques, du théâtre, de la musique, de l’expression corporelle,
- dans les recherches libres en mathématiques, français ; étude du milieu provoquée...
- dans la manière de se parler, de s’écouter,
- dans la manière de rentrer, sortir des classes et de l’école (nous étions toujours à 5 aux entrées et sorties, en récréation, avant et après la classe par exemple),
- dans l’édification de règles claires et précises qui étaient constamment rappelées, mises à l’épreuve des faits,
- dans la mise en place de conseils de classe et d’école, suivis de décisions minutieusement rappelées et respectées,
- dans notre présence forte, constante, calme dans les cours, à l’entrée de l’école, auprès des parents matin, midi et soir. Il a fallu discuter, permettre à des parents de se parler...Il a fallu aussi sortir fermement des grands frères de l’école, etc.
- dans le respect imposé envers tous et de la part de tous. En classe est apparu le chuchotement en plan de travail, afin que chacun puisse travailler sereinement,
- dans l’acharnement à retrouver pour chacun une estime de soi forte et consciente,
- en renouant des liens avec l’association de quartier voisine et en travaillant avec elle.

"Avant il y avait beaucoup de bagarres et avant les profs étaient gentils, tandis que maintenant ils sont bien. On peut écrire des textes, des lettres, faire du plan de travail et des exposés, et recherches math ou exposés sur le football...et puis il n’y a plus de punitions mais des règles." R M

Même si les difficultés rencontrées en maternelle n’étaient pas tout à fait du même ordre, nous avons voulu dès les classes de petits :
- donner les mêmes espaces d’expression, de création , les mêmes habitudes de travail,
- élaborer des règlements avec les enfants, qui seraient reconduits en élémentaire,
- adopter un comportement cohérent, d’équipe, avec des exigences et des réponses similaires quelque soit l’adulte référent.

La coopération, l’expression pour restaurer l’estime de soi

Nous avons pensé qu’il fallait utiliser très vite les techniques institutionnelles de coopération que le mouvement Icem a inventées et nous a léguées. Mais notre tâche principale était d’abord de rendre les enfants disponibles aux connaissances et aux patrimoines culturels de proximité, en commençant par les plus "distants culturellement" de l’école. Un mois après la rentrée, nous avons constaté que les violences avaient pratiquement disparu, que la parole se reconstituait dans le respect mutuel et que les enfants étaient (de nouveau) au travail...C’est plus encore par le contenu et la forme du travail que par les règles construites en conseils que ce "retour à la paix" a vu le jour. Il fallait que cette nécessaire estime de soi se reconstitue, que les vécus soient pris en compte, dans les "quoi de neuf", les textes et recherches libres mathématiques, les créations théâtrales, corporelles ou musicales. Il fallait aussi que le travail retrouve tout son sens, son avenir communicatif (heures des parents, correspondances scolaires, échanges entre classes,...). Il fallait enfin que chacun se sente reconnu et puisse tisser des liens avec les autres, avec les savoirs, avec "l’autour de soi"... Quelques techniques et outils du mouvement Freinet nous ont bien sûr aidés, nos expériences militantes, nos compagnonnages avec les "anciens" du mouvement également...

"Dans cette école, je peux mieux vivre, je peux dire mes remarques car on ne nous dit plus "le guichet des réclamations est fermé" et je peux chercher des documents, on a un emploi du temps donc on sait ce qu’on va faire. Les temps libres me plaisent car je peux écrire, faire des maths, de l’étude du milieu. Ce que j’aime surtout, c’est qu’on a des correspondants à qui on écrit." AV.

La correspondance scolaire, les productions communiquées de textes libres, lettres, recherches mathématiques étaient là pour contribuer à une construction coopérative d’un vécu commun, d’une société scolaire riche et libératrice d’énergies parfois refoulées ou méconnues. Et bien sûr, ni notes, ni punitions, ni récréations interminables...seulement un travail qui, de nouveau, passionne, ouvre, enrichit. Nous avons construit ensemble avec les enfants un espace social et scolaire propice au travail créatif et libérateur, mais on sait que tout reste fragile dans ce milieu...

"J’ai l’impression de mieux vivre avec le système de croix, le conseil d’enfants, le plan de travail, l’emploi du temps, les recherches math et conférences, les métiers, le quoi de neuf, la correspondance, les fiches programmées et les bacs pour notre matériel. Et puis avec les maîtres à côté, on se sent mieux." S G.

L’équipe Freinet de Mons en Baroeul
(composée de militants du mouvement Freinet 59/62, dont 3 syndiqués à Sud-Education).

En italiques des paroles d’enfants de CM2 de l’école Freinet de Mons en Baroeuil

Pour tout contact, écrire au 41, rue Vincent de Paul 59370 MONS en Baroeul.

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