Offensive tous azimuts

mardi 29 novembre 2005

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Notre métier, celui que nous avons construit par nos pratiques et par nos luttes, est l’objet d’une offensive sans précédent. Rien de bien nouveau, certes, sous le soleil : depuis 1970, la hiérarchie n’a de cesse de revenir sur ce qu’elle a dû concéder. Mais la violence actuelle de la crise économique, sociale et scolaire rend nos pratiques professionnelles, adossées à nos droits et à nos conditions de travail, insupportables à un pouvoir dont l’objectif est de la sujétion de tous : jeunes, à qui il n’offre fondamentalement plus d’issue, et personnels qu’il entend réduire à une force de contention.

Tout ce que les fonctions enseignantes, éducatives et sociales portent de force libératrice, et la Vie scolaire y tient toute sa place, doit disparaître. Le vernis du discours dissimule bien mal le travail de sape en cours.

Du rapport Thélot, avec son « directeur Vie scolaire », à la multiplication de sanctions et brimades, de loi Fillon en déclarations de guerre d’une DPE jamais autant inféodée aux syndicats de chefs d’établissement, ces dernières années sont bien celles d’une offensive tous azimuts. Le tout dernier épisode en date, le chantage du maintien de postes contre une « évolution » des missions, arrive dans cette implacable logique régressive.

Le cas de Roland Veuillet est symbolique à bien des points de vue. Sanctionné car syndicaliste, sanctionné car élu revendiquant son droit de parole critique, sanctionné car résistant tant à l’entrée en force du MEDEF qu’aux attaques contre le droit de grève, sanctionné en tant que CPE, catégorie mal protégée par un statut bien trop fragile et bien trop ambigu. Maintenu, enfin, dans la sanction par un pouvoir despotique protégeant ses exécuteurs de basses œuvres contre l’avis du Conseil supérieur de l’Education et des milliers de signatures de soutien. SUD-éducation a tenu à placer Roland Veuillet à la tête de sa liste pour les élections professionnelles : cet acte symbolique marque notre attachement à un syndicalisme de lutte, indépendant et refusant clairement l’intégration et la résignation.

En effet les difficultés manifestes des syndicats majoritaires à trouver une stratégie de lutte efficace et à mettre en place une réflexion collective incluant les personnels ne sont pas étrangères au fait qu’aujourd’hui notre profession, pourtant combative, soit sur le reculoir.

SUD, par ses analyses et ses propositions d’actions, entend bien œuvrer à un renversement de tendance. Nous l’avons montré dans les luttes et nos élues l’ont déjà démontré dans les CAPA.

Outre ces offensives clairement identifiables, toute une série de pratiques et de procédures tendent à fragiliser notre position et à dénaturer notre profession.

Autonomie ou lobotomie ?

Ces dernières années nous ont prouvé combien les dispositifs dit d’ « autonomie » , loin de constituer un progrès vers plus de démocratie et de cohérence, se sont avérées, entre les mains libérales, des outils particulièrement efficaces pour détruire les cadres collectifs de nos missions. Ils ouvrent la porte à un renforcement des inégalités et des injustices et aux arbitraires locaux.

Pièce maîtresse d’une stratégie d’ensemble contre les statuts, ils inspirent clairement la loi d’ orientation, mais aussi toute une série de notes de service concernant le mouvement, les notations, les carrières.

Le jeu complice des administrations centrales et locales, brouille les repères, mine le paritarisme, permet toutes sortes de pratiques dérogatoires. On se souviendra, en cette occasion, que les avants-projets de décentralisation, incluaient les CPE...

Le bilan désastreux du mouvement déconcentré, l’organisation encore dégradée du mouvement 2006, les nouvelles règles de gestion des personnels nous livrent le spectacle d’une machinerie sans cesse perfectionnée...celle du très technocratique « pilotage stratégique » par les recteurs. Ces « pilotes » bien appointés étant bien sûr chargés de nous conduire vers moins d’Etat, moins de « charges » salariales, donc moins de personnels (mais plus « flexibles » cela va de soit...) et moins de Service public !

L’ « autonomie » que le pouvoir promeut n’est rien d’autre que l’autonomie des hiérarchies locales. Elle leur permet, sans plus avoir de compte à rendre, de s’affranchir des cadres et équilibres nationaux construits sur des décennies. Elle n’a surtout rien à voir avec la recherche d’une autonomie démocratique fondée sur la réflexion collective des agents de base permettant une prise en charge concrète des problèmes et des besoins par les premiers intéressés...

On associera ces risques à ceux du même ordre présents dans des dispositifs comme les Contrats éducatifs locaux, les Programmes personnalisés de réussite éducative. Ils ont déjà et auront beaucoup à voir avec les Contrats locaux de sécurité, le « policier référent », le projet de loi ultra-sécuritaire de « prévention de la délinquance ».

On peut parfaitement imaginer ce qui se dessine. Le rôle des personnels serait réduit à une fonction de « repérage », dans tous les sens hélas du terme, et de renvoi sur le secteur associatif ou sur les services sociaux, de santé... voire de police locaux.

Moyen de réduire les coûts, moyen pour privatiser et peut importe ce qui arrivera concrètement aux élèves, dans l’opacité et la disparité des situations politiques, géographiques et économiques...Les ghettos ont de beaux jours devant eux !

Les services de Vie scolaire seront, à l’évidence, particulièrement impliqués...on voit donc de quel guêpier il est urgent de sortir.
Faute de quoi, nous serons réduits à exercer, sous la pression de la hiérarchie « déconcentrée » ou celle des potentats ou des services de police locaux, un métier éclaté en de multiples interprétations, dispositif dans lequel s’inscrit d’ailleurs parfaitement le « Projet Vie scolaire » que nous analysons plus bas.

Sans refuser à priori toute collaboration équilibrée et maîtrisée avec d’autres services ou associations extérieurs, ce que nombre d’entre nous font déjà, nous savons que dans les circonstances et les définitions actuelles, nous n’avons rien à y gagner et nos élèves beaucoup à perdre.

Silence dans les rangs !

SUD mène une réflexion critique sur la relation hiérarchique, renouant en cela avec les traditions coopératives du syndicalisme enseignant. C’est donc bien, et nous sommes clairs, le principe même de la notation que nous remettons en question. Nous appelons chacune et chacun à s’interroger ne serait-ce que sur le spectacle édifiant d’une inspection dans un établissement...et à réfléchir à ce que peut signifier la « servitude volontaire »...Parions que nous trouverons ensemble des solutions bien plus satisfaisantes.

Force est cependant de constater que notre catégorie subit déjà, dans ce cadre traditionnel, un traitement particulier. Elle n’est aujourd’hui notée que par les chefs d’établissement selon des modalités encore plus arbitraires que d’autres catégories. Les pavés (autorité, rayonnement, activité, ponctualité et assiduité) sont ainsi une pure inanité en face de la complexité du métier que nous exerçons.

L’arrivée des entretiens individuels, permettant de mieux contraindre, et faisant appel, le cas échéant, à la menace et au chantage, ont marqués d’ores et déjà, une nouvelle étape. Dans les établissements et les commissions paritaires, les militantes et militants de SUD-éducation ont, à ce propos, bataillé ferme.

Mais la réforme de l’accès à la hors-classe, la procédure d’évaluation-notation et les projets Vie scolaire jettent les base de notre asservissement renforcé. Voire définitif... si notre capacité de réaction n’est pas à la hauteur de la brutalité de l’agression.

La hors-classe « réformée » : coup de fouet en retour !

Jusqu’à présent, l’accès à ce « douzième » échelon était principalement permis par un barème fondé sur l’ancienneté dans la fonction et dans le 11ème échelon, les diplômes et les concours. Il ouvrait la possibilité théorique d’un accès pour toutes et tous à l’échelon terminal de la hors-classe, selon ce que nos camarades du SNES nomment des « critères objectifs » et une « égalité » de traitement.

A SUD, nous ne pouvons que constater que de nombreux collègues restaient sur le carreau, que les « critères objectifs » ne l’étaient pas toujours (et loin de là), et qu’enfin ce dispositif était par essence de conception individualiste et hiérarchique, malgré les gardes-fous négociés à l’époque. Ceci posé, les récentes menées du gouvernement sont à combattre et nous les avons largement dénoncées dans nos publications et dans les commissions paritaires.

Donc, nous le savons, seuls avis chef d’établissement et de l’inspection sont dorénavant pris en compte pour juger la « valeur professionnelle ». Cela ne va pas, par ailleurs, sans comique involontaire, car nombre d’entre nous, même après de longues années de carrière, n’ont vu pas leur IPR ailleurs que dans des rassemblements départementaux ou académiques...et encore pas toujours.

De même, et on en rirait aussi si la situation n’était pas si scandaleuse, c’est bien notre dernier chef d’établissement qui tient l’essentiel de la décision entre ses mains...ce qui s’est passé avant étant réduit à la portion congrue. Avec la crise des vocations dans cette catégorie, dont le recrutement pose donc problème, l’arrivée en force de petits chefs bien technocrates et le recrutement de personnes venant d’autres secteurs (en attendant le MEDEF ?)...on voit qu’on a de fortes chances de perdre au jackpot pour peu que notre échine ne soit pas trop souple.

Le tableau est éloquent : ainsi les promu(e)s à l’ancienneté au 11ème échelon ne peuvent plus espérer l’entrée dans la hors-classe et celles et ceux qui sont passé(e) au choix voient leurs chances fortement décroître. Entre autres disparités que l’on commence à observer, l’accès est également inégal selon les disciplines et selon la situation administrative (les TZR encore une fois subissent cette politique de plein fouet) : là encore la fragilité statutaire des CPE risque de nous coûter cher.

Les objectifs du pouvoir sont clairs comme de l’eau de roche. Par cet accès restreint, nos gouvernants entendent, très prosaïquement et si loin de leurs déclarations pleines d’emphase sur la « qualité », réduire la masse salariale. Qui pourrait encore être dupe ?

En bons thuriféraires des dogmes du capitalisme libéral, ils agissent sur les traitements mais aussi sur les pensions : la hors-classe ne pouvant représenter que 15% du corps, une promotion n’intervient que lorsqu’une place se libère par un départ à la retraite. L’ancienneté n’étant plus un critère central, des promotions de collègues plus jeunes devenant possible selon les modalités « rénovées » et l’allongement de la durée de cotisation repoussant les départs, nombre d’entre nous partiront sans avoir atteint la terre (de moins en moins) promise.

C’est aussi affaire d’idéologie : il faut accroître le pouvoir hiérarchique, miner l’action collective et le syndicalisme comme contre-pouvoirs. La diffusion et la promotion de valeurs contraires à nos traditions de solidarité, la division que ce dispositif cherche à induire entre nous sont là pour affaiblir encore nos capacités de résistance face au projet de démantèlement du service public d’éducation. C’est aussi le moyen d’infléchir sous contraintes nos pratiques professionnelles vers le sécuritaire, le gardiennage et l’autoritarisme borné qu’on nous fixe, aujourd’hui, comme seul horizon « éducatif » !

Il est donc parfaitement évident qu’une dégradation incontestable et extrêmement préjudiciable vient de nous être imposée. Elle témoigne des progrès d’une conception autoritaire de l’organisation du travail, bien en phase avec les reculs démocratiques que l’on constate dans l’ensemble de la société . Elle est aussi porteuse d’une rupture funeste de la conception du Service public. Le fonctionnaire devient un simple rouage, et voit sa capacité de créativité et d’action disparaître. Par l’octroi de pouvoirs de plus en plus discrétionnaires, la hiérarchie se présente comme la seule garante de l’intérêt général. C’est une grave rupture : en effet c’est bien chaque fonctionnaire qui en est porteur dans l’espace d’autonomie qui lui est garanti...

Cette évolution ne peut déboucher que sur une dégradation des relations de travail et sur la montée d’ une « violence sourde qui mine les différents niveaux de l’institution » et finalement d’un sentiment général d’ « irresponsabilité » comme l’écrivait récemment un analyste [1]. La plupart d’entre nous le constatent déjà dans le quotidien des établissements... La « rupture de confiance », sur laquelle le directeur de la DPE et les syndicats de chefs d’établissement versent des larmes de crocodile, n’est pas du côté qu’on exhibe !

On regrettera donc les « reniements engagements de 89 », les progrès de la « valorisation arbitraire » du « fait du prince » et du « clientélisme ».

Mais SUD entend poser cependant quelques questions : l’ ancienne modalité d’intégration dans la hors-classe garantissait-elle vraiment « l’égalité de traitement et l’équité » ? Dans la mesure où certains collègues en étaient exclus, dans la mesure où la notation administrative y jouait un rôle important, dans la mesure où elle était de ce fait d’essence hiérarchique, cette procédure n’était-elle pas minée d’avance ? Il ne serait pas honnête de nier que des collègues ont pu bénéficier d’une fin de carrière revalorisée. Mais il faut savoir aussi tirer certaines leçons. Force est cependant de constater que ce dispositif avait aussi une face cachée. La hors-classe se retourne aujourd’hui contre nous et va comme un gant à nos grands liquidateurs et à nos petits chefs.

Pourquoi ? Parce qu’organiquement intégrée à une machinerie d’essence hiérarchique et individualiste. On mesure alors le risque des demi-mesures. Elles peuvent certes apparaître comme des avancées transitoires mais offrent, par la suite, de belles opportunités à l’administration quand l’opportunité se présente à elle...Comment d’ailleurs ne pas penser à la bombe à retardement que constituent, dans le même esprit, les textes ARTT, leurs 1586 heures annualisées et leurs fragiles garde-fous...

SUD n’a la prétention de détenir aucune clef magique. Mais dans les luttes qui nous attendent nous tenons juste à rappeler quelques principes fondamentaux : appeler un chat un chat, appeler les personnels à la vigilance et à l’auto-organisation et garder toujours les yeux grand ouverts.

SUD-éducation revendique :

- la suppression de la hors classe,
- le rééchelonnement de la grille indiciaire intégrant la hors-classe sur 11 échelons pour tous,
- la revalorisation générale des traitements et pensions.

Evaluation-notation : l’artillerie lourde.

« La gestion des ressources humaines, qui semble avoir été longtemps un mot tabou dans ce ministère, doit devenir plus transparente, dynamique et compréhensive... Plus humaine, en somme. J’entends par conséquent qu’elle n’appartienne qu’à ceux qui connaissent le mieux les personnels : les recteurs, les chefs d’établissement et les corps d’inspection. Et je compte sur eux pour mieux évaluer les enseignants, en intégrant dans leurs notes des valeurs comme celles de l’engagement, de la performance, du mérite... ainsi d’ailleurs que la bonne volonté mise à appliquer les lois, comme pour les remplacements d’absence, par exemple. » de Robien au Figaro (29/10/05).

On pourrait presque s’arrêter là, tant le « manager-pédagogue », dont le cynisme ne s’embarrasse plus guère de fioritures, dit clairement à quelle sauce nous allons être mangés. Notre catégorie du fait d’un faible poids numérique, d’un statut trop fragile, de sa contiguïté avec la hiérarchie locale sera particulièrement exposée.

Le dispositif d’évaluation-notation va largement contribuer à ces visées. Le 29 avril 2002 (entre les deux tours de l’élection présidentielle...), le premier ministre de l’époque publiait le décret « relatif aux conditions générales d’évaluation, de notation et d’avancement des fonctionnaires de l’Etat »...les effets ravageurs commencent à se faire sentir.

Il s’agit d’une refonte totale dans une optique clairement libérale de la traditionnelle notation. La notion d’ « évaluation » par le supérieur hiérarchique, après entretien, y est ajoutée . Cette nouvelle donne, censée " favoriser le dialogue social » , consiste en fait à " fixer des contrats d’objectifs " bisannuels, individualisés par agents sur la base de « fiches de postes ». Pour le moment, dans l’Education nationale l’évaluation-notation ne s’applique qu’aux personnels IATOSS. Dans le Supérieur de nombreuses luttes de résistance ont permis jusqu’à présent de ralentir le processus.

Mais quoi qu’il en soit nous serons très vite tous concernés. Depuis l’année scolaire dernière, la hiérarchie a ainsi posé un premier jalon par la mise en place des entretiens d’évaluation...histoire de faire entrer la pratique peu à peu dans les mœurs.

Sous prétexte de mieux prendre en compte les « aspirations personnelles », ce décret organise en réalité la casse du statut de fonctionnaire et instaure la mise en concurrence directe des personnels entre eux. L’avancement et la promotion des uns se feront au détriment des autres [2].

D’importantes valeurs du monde du travail et de l’éducation sont menacées. Ainsi la coopération, ainsi la solidarité mais aussi l’ancienneté professionnelle qui n’a rien d’une notion neutre mais qui se fonde sur l’idée que le travail permet d’apprendre...

C’est aussi une nouvelle tentative d’imposition de l’idéologie libérale individualiste qui doit prévaloir pour le personnel, les élèves, la société entière : chacun pour sa peau et malheur aux plus faibles ! Si le travail nous rassemble, ce type d’ « évaluation » existe pour nous diviser, faire exploser nos garanties collectives, substituer le contrat au lien statutaire et, bien entendu, nous faire taire.

Sud soumet le système hiérarchique à une analyse critique devant l’inefficacité, les multiples arbitraires, les dégâts humains qu’il engendre. Des réponses satisfaisantes ne peuvent être conçues, nous le ré-affirmons, que par des pratiques collectives innovantes associant l’ensemble des personnels.

Sud Éducation s’opposera à tout projet visant à renforcer la hiérarchie et la division des personnels

Sud Éducation appelle à la création de collectifs de refus et soutient les personnels qui refusent de se soumettre à cette forme d’évaluation.

Ma petite entreprise... ou les « Projets Vie scolaire »

Voilà donc qu’on nous évalue, voilà qu’ on nous manage avec une maestria que chacun aura certainement remarqué... mais, ce n’est pas tout, on nous ordonne expressément de devenir enfin des managers, des vrais.

Qui d’entre nous ne s’est pas entendu ces derniers mois demander de « piloter » la formation des délégués ou les inscriptions ou encore l’internat... La métaphore file à la vitesse d’un jet...

Il s’agit donc d’un processus fondé sur le schéma diagnostic-projet-évaluation, en cohérence absolue avec la transformation de la notation et faisant système avec elle, dont les effets seraient mesurables à partir de normes de performance chiffrées.

L’affaire n’est pas vraiment nouvelle : dans les rassemblements départementaux ou académiques, on nous incite, depuis quelques années à la mise en place de « projets de service » (à SUD, on avait traduit par « méthode d’ organisation de la pénurie et de la précarité »). Il faut chercher l’origine de cette idéologie dans ce « merveilleux monde » de l’entreprise privée. Les transformations du capitalisme, depuis les années 70, ont profondément modifié l’organisation du travail. La concurrence impitoyable et la « réactivité » exigée se traduisent par l’avènement du modèle « post-tayloriste » ou « toyotiste », dont la précarité du salariat constitue le pendant. Ce standard va progressivement se déplacer de l’industrie vers le tertiaire puis au domaine médical et social, secteurs où l’acte de quantifier devient absolument problématique, nous y reviendrons.

La vulgate libérale du « moins d’Etat » ( pour faire court : ce ne sont pas les moyens qui sont décisifs mais la « qualité des politiques concrètes ») va aussi contribuer à promouvoir une gestion publique calquée sur celle de l’ entreprise privée.

Dans les années 80, sous l’impulsion de différentes officines et personnalités de la haute administration, une révolution culturelle libérale monte patiemment en puissance. Elle trouve sa source théorique dans une analyse formaliste qui conclut que la crise de l’Ecole n’est essentiellement qu’une crise d’organisation. Elle occulte, avec une étonnante légèreté, la dimension sociale du phénomène qu’il s’agira, dès lors, de simplement accompagner. Elle se développe dans le contexte de la massification scolaire, du renforcement des inégalités, du chômage des diplômés et de la compétition interne des établissements. Dans ces procédures de « management participatif », les leviers seront la décentralisation, la déconcentration, le recentrage sur l’EPLE et le rôle accru des chefs d’établissement . En effet, « le niveau stratégique d’intervention le plus pertinent s’avère être le niveau local ». La notion de « projet d’établissement » très rarement discutée aujourd’hui (et c’est fort dommage !) en est ainsi un fleuron. Les notions d’évaluation, de partenariat lui sont consubstantielles.

Les personnels, avec leurs traditions culturelles et professionnelles fortes, sont clairement identifiés comme des obstacles à la généralisation de cette approche « moderniste ». Et les CPE, encore une fois, semblent bel et bien être aux avant-poste de ce « putsch gestionnaire »...

Tout cela est joliment empaqueté comme de coutume : on nous sert le bon sens (un projet c’est bien mieux, non ?) et la modernité (tout le monde en fait, c’est mode !). Il est vrai que nous n’avons pas attendu ce type d’injonctions pour fixer des objectifs, initier des améliorations, animer les équipes (avec des possibilités de concertation quasi inexistantes par ailleurs...) un peu comme M.Jourdain faisait de la prose...Mais ne soyons pas dupes, la voie qu’on nous impose (sans nous avoir consultés : quelle belle entrée en matière « participative !) est d’une toute autre nature et pavée de mauvaises intentions.

Dans le rapport Thélot, ne l’oublions pas, l’ idée de base assénée est que seul le mode de gestion managérial est source d’efficacité et qu’il s’agit de « passer du gouvernement par les règles au pilotage par les objectifs et les résultats ». Ce rapport, on le sait, appliqué avec une parcimonie affichée, contient une cohérence d’imposition de la logique du libéralisme à l’éducation... à tout moment disponible...

Absurde !

Déjà sommés de devenir indicateurs de police, nous serions donc contraints d’user d’autres « indicateurs » pour mesurer notre action éducative. A lire certaines proses officielles, on a la douloureuse impression d’engloutissement dans un océan d’absurdités.

Un document issu de l’inspection recommande ainsi la création d’un « tableau de bord professionnel » qui permettra d’établir des « bilans et des diagnostics indiscutables ». On croît rêver ! Indiscutable, rien de moins ! Ces gens-là ont-ils la moindre idée de la complexité de l’acte éducatif, leur cerveau est-il si définitivement formaté qu’il puisse imaginer qu’un tableau puisse refléter des vérités au delà de toute discussion ! Les problèmes pédagogiques et professionnels sont, de manière totalement inepte, assimilés à des problèmes techniques.

On est ici en présence d’un discours de caractère totalitaire, interne à l’institution éducative et donc particulièrement effarant. L’économiste Jacques Sapir nomme ce genre d’escroquerie « expertisme » ou « libéral-stalinisme » [3]. Des technocrates plus lucides que leurs imitateurs de l’Education nationale, reconnaissent, quant à eux, la difficulté de l’exercice dans la sphère éducative, identifiée comme « spécifique » [4]. Pour nous, dans tous les cas de figure, un homme ne se fabrique pas comme une voiture... Mais que voulez-vous qu’ils y comprennent, ils ne sont pas grassement payés pour ça.

« Items », « éléments stratégiques », « fiabilisation des constats », « taux de gravité à l’indice 3 ou 4 », « fiches de postes », jargon imbuvable et indigeste...Où sommes-nous, où allons-nous, qui veulent-ils que nous soyons ? A l’évidence, nous entrons dans un monde kafkaïen [5] où la conformité à la grille administrative primera. Et ils veulent des « résultats » : ce qui compte, c’est qu’on rentre dans les clous...et les élèves avec nous. Illustration de la triade sécuritaire-autoritarisme-management ici encore à l’œuvre. Mais le projet Vie scolaire, c’est un objet multifonctions...il y aura d’autres conséquences...

L’aggravations de nos conditions de travail

Ces nouvelles obligations s’ajouteront aux autres... aspirant sans bénéfice professionnel une nouvelle part de notre énergie alors que nous sommes déjà mis à mal par des conditions de travail dégradées. Elles provoqueront obligatoirement des formes de repli, nuisant aux pratiques de contact direct des élèves. Par ailleurs, les directives administratives insistent sur le fait que : « Toute démarche de projet vise à accroître la responsabilité et l’engagement des personnels ainsi que la qualité du service fourni », lisez « augmentation de la productivité » et « soumission », sortez vos agendas et préparez vos mouchoirs. Ce d’autant plus que les observations des sociologues du travail dans le secteur privé mettent en lumière l’apparition de nouvelles pénibilités psychologiques en rapport avec l’ « évaluation permanente », l’intensification du travail, l’accroissement des pressions de tous ordres...

La hiérarchie renforcée...

Qu’on ne s’y trompe pas, enfin, ces modalités du « management participatif » ne sont que les habits neufs de la vieille domination, relookée et sans doute bien plus dangereuse.

Dans les entreprises privées, ce n’est qu’à la marge que les rapports de pouvoir se modifient. La coercition se reconfigure mais on assiste surtout « à la sophistication des techniques de contrôle » [6] et dans un paradoxe apparent, la normalisation des personnels s’accentue. Mais la cohérence est parfaite avec la caporalisation galopante...

L’identité professionnelle bafouée, le statut encore écorné...

Ou comment déstabiliser une profession sans avoir recours à des modifications statutaires.

C’est encore ce principe multiforme d’affaiblissement de notre position qui agit ici. Il nous déporte vers des tâches annexes voire sans rapport avec l’identité professionnelle que nous avons construite et nous aujourd’hui permet d’occuper une place originale au plus près de la jeunesse scolarisée. Avec la Loi Fillon qui nous identifie désormais à de simples organisateurs « des fonctions de surveillance, de suivi de l’absentéisme, d’apprentissage de la civilité et du respect de la règle ».... Le projet Vie scolaire, sous le prétexte de rénover des procédés, s’en prend aussi à notre qualification et à notre autonomie, que les textes ne reconnaissent peu ou prou... Un bon moyen de faire éclater le système de valeurs dont nous sommes héritiers et héritières et de ce qui subsiste de la forte structuration historique de notre milieu professionnel.

Observons ainsi un document issue des corps d’inspection diffusé lors d’un rassemblement départemental. Qu’y lit-on ? Que « l’élargissement de la notion de projet » figure en bonne place (avec les inévitables « rappel à la loi » et « traitement des conduites à risques ») parmi les « éléments qui préfigurent une nouvelle conception de l’EPLE » et doivent modifier (on écrit pudiquement « clarifier », « rendre compte de l’aspect complexe », « préciser l’enjeu »... « rendre plus lisible l’évolution de l’identité professionnelle »...) l’ « exercice » du « métier de CPE »... C’est à dire « mettre en avant l’articulation existant entre ses différentes actions telles qu’elles sont actualisées dans leur dimension de conseil, de régulation, de médiation. »... nous devenons ainsi, dans un mépris hallucinant et total des textes par ses petits despotes :

- « conseiller technique du chef d’établissement » appuyé sur « des mesures d’écarts par rapport à des axes stratégiques », « garant du diagnostic » et, calé devant notre « tableau de bord professionnel », « régulateur et garant du respect des règles et du droit au sein de l’EPLE »
et, cerise tant désirée sur ce gâteau technocratique : « chef de service de la Vie scolaire » qui « évalue » le travail effectué (pour payer les précaires au mérite sans doute ? ). Le chef d’établissement s’appuie sur la « loyauté » du chef en question qui, par ailleurs, « maintien la paix scolaire » (un gardien de la paix... ?) et « s’interroge sur la diffusion interne et externe de ses indicateurs » qui ne le « conduisent pas à un enfermement dans une gestion purement quantitative »... Voilà nos craintes à ce propos enfin dissipées !

N’en jetez plus la coupe est pleine et jusqu’à la nausée.

Qui a exercé notre métier ne serait-ce que quelques semaines sera atterré par un tel étalage de suffisance et d’ignorance de sa réalité.

Au bout du compte, c’est bien le statut qu’on vide peu à peu de son essence : en contradiction avec la définition nationale des missions et l’affirmation du le principe d’égalité, on glisse dans les eaux troubles des « exigences » académiques, départementales et locales à l’aune desquelles notre travail sera évalué... selon ce que nous combattons majoritairement...un référentiel de compétences. C’est bien notre assujetissement à la culture du résultat, dont l’interprétation laisse une énorme marge de manœuvre à l’administration, qui est imposée.

On imagine mal comment le statut pourra rester national alors que le service dépendra des établissements surtout quand on se souvient que le rapport Thélot préconise la régionalisation des recrutements et des affectations.

Sur ces questions, laissons la conclusion au sociologue Bertrand Geay. Il remarque « les inconséquences de la vision managériale » qui oublie « deux questions essentielles : Qui pilote ? Et pour quels objectifs ? Lorsqu’ils constituent les personnels en principal obstacles à la « modernisation », ils omettent de s’interroger sur les identités et sur les intérêts des personnels en position hiérarchique. Piètre systémie qui laisse dans l’ombre l’un des éléments du système. » [7]

Etonnant, non ?

Bonus tracks : LOLF et réforme de la Fonction publique

Au cours d’ un récent rassemblement départemental dans l’académie de Toulouse, où l’administration entendait faire la propagande du projet Vie scolaire, les militants de SUD ont posé la question qui fâche : celle du rapport avec la Loi organique organisant les lois de finance (L.O.L.F.)... Silence gêné, tout d’abord, de l’IPR... Puis, avec une honnêteté qu’il faut lui reconnaître, réponse : en substance, oui... c’est possible... probable, c’est peut-être lié... !

Dans notre analyse, nous avons gardé le pot aux roses, pour la fin.

Qu’est-ce que la LOLF [8]. C’est, pour l’essentiel, la contractualisation des moyens, subordonnée à des logiques de projets.

Ce grand virage libéral, dont le principe a été voté en 2001, réorganisera, dès janvier 2006, les budgets en fonction de « programmes » déclinés en « projets » locaux , donnant lieu à des « évaluations » fondées sur les « indicateurs ciblés » des « programmes annuels de performance » (ça ne vous rappelle rien... ?).

La LOLF inclut une disposition fondamentale nommée « fongibilité asymétrique », ou possibilité de transformer les « crédits de rémunération » des personnels en « crédit de fonctionnement ou d’investissement ». Elle constitue, en l’occurrence, une machine de guerre contre la masse salariale, considérée comme variable d’ajustement, les emplois, à réduire forcément, et les « rigidités » c’est à dire les statuts...

Les Projets Vie scolaire existent pour contribuer à ce que « chaque élève s’inscrive dans une perspective de réussite scolaire » écrit l’Inspecteur d’académie de Seine-Saint-Denis [9]...puisqu’on vous le dit !

Avez-vous également entendu parler du projet gouvernemental de « Modernisation de la Fonction publique » ? Dans le contexte des non-remplacements des départs à la retraite, du tarissement des recrutements, il entend rassembler l’ensemble des corps professionnels actuels en quelques « cadres statutaires » et affiche l’intention de liquider le paritarisme (au profit, sans doute, du « dialogue de gestion »).
Outre que nos qualifications et nos métiers ne resteront pas indemnes, imaginons pour conclure, un petit scénario :

Selon les textes ministériels, « les cadres statutaires » faciliteront « les ré-affectations, notamment au sein des bassins d’emploi (...) en cas de suppressions d’emplois, le fonctionnaire sera affecté prioritairement dans un nouvel emploi correspondant au cadre statutaire auquel il appartient »...

En clair, votre poste est supprimé (par exemple par la grâce d’une disposition de la LOLF ?) par mesure de carte scolaire...vous êtes donc réaffecté-E. Pas obligatoirement en tant que CPE mais sur tout emploi local inclus dans votre « cadre statutaire » y compris hors Education nationale...

Si la LOLF, donc, commande pour « optimiser les moyens » de comprimer les dotations au sein du « programme » dans lequel vos « crédits de rémunération » (avant, on disait « traitement ») sont inscrits, si c’est sur vous, l’indocile de service que ça tombe... en effet votre « évaluation » indique que vous n’êtes pas totalement « efficient » et que votre « employabilité » devient problématique).

Et si on a justement besoin de quelqu’un à la poste du coin, ce qui serait surprenant d’ailleurs dans le contexte, ou dans la police, ce qui est bien plus probable...voyez ce qui nous attend ! En attendant pire...dans cette politique de la schlague et de grande lessive !

Cauchemar ? Non, probabilité...tant de mauvais rêves se sont réalisés ces dernières années ! Et surtout appel à réveiller les consciences.

Si nous nous cantonnons à négocier discrètement sous les lambris dorés du Ministère, nous sommes, c’est clair, laminés d’avance.

Il est temps de remettre l’ouvrage sur le métier.

Sur toutes ces analyses et propositions, nous appelons dès aujourd’hui à des assemblées générales unitaires Vie scolaire dans les villes, les bassins, les départements, pour informer l’ensemble des collègues et débattre de la réplique collective.

Ne pas mener ce combat aurait des conséquences funestes. Pour SUD, la riposte dans l’esprit des luttes menées en 2001-2003 contre l’annualisation-flexibilité du temps de travail et la liquidation des surveillants-étudiants est une urgence absolue !


[1Charles Rojzman, « Entre impuissance et irresponsabilité », in Le Monde, 10/11/05, p 22.

[2On notera au passage que certains chercheurs mais aussi des dirigeants d’entreprises privés mettent aujourd’hui en doute ces modèles de management (incluant « la rémunération au mérite » qui généreraient outre de la « démobilisation » et « une crise de confiance », « des effets pervers, générant de l’exclusion, de l’incohérence (...) contribuant à de moindres performances » car « les entreprises ont besoin de cohérence interne et donc d’équité pour faire fonctionner un collectif » alors que les « nouveaux modes de production exigent davantage de coopération entre les salariés »...en retard d’un métro, le manager-pédagogue ? On serait tenté d’en rire...jaune. (voir Le Monde, suppléments Economie, 8/11/05, p IX et 15/11/05, p VII.).

[3C’est à dire « le fait d’émettre des avis sans donner de possibilité de vérification : l’expert doit toujours dire sur quelle base il fonde son avis, afin de donner les éléments de sa propre critique, ce qui seul permet un débat. Sinon, on tombe dans un discours idéologique où l’on utilise un vocabulaire d’apparence scientifique comme un argument d’autorité » et « d’autre part, le fait de se présenter comme un simple donneur d’avis, alors que l’on joue le rôle de décideur », L’Economie Politique, n°16 de la revue (4ème trimestre 2002) ;

[4Interview d’ Amélie Verdier, inspectrice des finances, qui travaille sur la mise en oeuvre de la LOLF , France-Culture dans l’émission L’économie en question, « Budget, fiscalité : réformer l’Etat avant les réformes », 31/10/05.

[5Jean-Claude Milner, dont pourtant nous ne partageons pas en général les analyses, décrit avec une intuition incontestable une « idéologie de l’évaluation » qui « viserait à pénétrer jusqu’au plus intime des consciences individuelles, là où la politique des hommes céderait enfin la place au pur et simple gouvernement des choses. « Dans ce monde éteint, l’évaluation régnera... », voir Le Monde des Livres », 21/10/05.

[6Bertrand Geay : Crise identitaire et nouvelles formes de domination. Les professions enseignantes en redéfinition in Critique Communiste, n°158, printemps 2000, p 15. Cet article éclaire parfaitement les mécanismes ici en œuvre et il a beaucoup apporté à la présente réflexion syndicale.

[7Bertand Geay : op.cit.

[8On en trouvera une analyse bien plus complète sur le site de la fédération SUD-éducation.

[9Note de service aux chefs d’établissement 14/3/05

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