Menaces sur l’enseignement professionnel public

samedi 15 novembre 2008
mis à jour dimanche 30 novembre 2008

L’enseignement professionnel était un projet émancipateur que le gouvernement et le patronat associés veulent détruire progressivement.
- À partir de 1985, avec les nouveaux référentiels des BEP, le temps d’enseignement professionnel a diminué (par exemple : moins 30% en BEP).
- Le CAP s’obtient en 2 ans maintenant au lieu de 3 auparavant.
- Le Bac Pro se faisait en 4 ans (2 années de BEP + 2 années de Bac Pro), le ministère, maintenant, généralise, le Bac Pro en 3 ans.
- Les stages en entreprise sont plus longs et privent les élèves d’heures d’enseignement. Comment former aussi bien avec des années en moins ? Les enseignants de LP ne s’inquiètent pas uniquement de leur propre avenir, ils s’inquiètent aussi de celui de leurs élèves et tout particulièrement de celui des élèves en difficulté.

Une formation professionnelle et des enseignants au plus mal

En formation initiale, le PLP, recruté à un niveau de connaissance universitaire par un concours reçoit, dans le meilleur des cas, une formation en IUFM d’un an. Ils sont peu nombreux par discipline et l’IUFM (l’ENNA a disparu avec la création des IUFM) les regroupe donc généralement avec des enseignants de lycées et de collèges qui n’ont ni le même public ni les mêmes objectifs de formation et donc pas la même pédagogie. C’est le début de la solitude, de l’isolement.
- Le PLP est-il un professeur comme les autres ?
- Le PLP a-t-il les mêmes droits que les autres ?

Et que dire de la formation continue ?

Pour qu’une formation ait lieu il faut 10 à 12 inscrits ce qui est, pour certaines disciplines et dans certaines académies, impossible. Ces formations avaient l’énorme avantage de permettre à des enseignants d’échanger des expériences, de partager des cultures diverses si nécessaire à créer la vie dans les collectifs que constituent les LP.
Une vraie formation continue devrait prendre en compte les besoins disciplinaires et interdisciplinaires. Pourquoi les enseignants après 10, 20 et 30 ans de pratique professionnelle n’auraient-ils pas une mise à jour universitaire de leurs savoirs : nouvelles connaissances scientifiques, technologiques…

Certains PLP refusent de partir en formation car les TZR étant rares, ils s’inquiètent de ne pas être remplacés. Ou alors ils craignent que leurs collègues subissent des pressions de l’administration pour accepter des heures supplémentaires afin d’assurer leur remplacement. La diminution de la formation est une des graves conséquences des choix économiques de suppression de postes.

Les formations doivent rentrer dans un cadre, un projet, PAF ou autre et avoir été prévues plus d’un an à l’avance. On fait fi des besoins immédiats et la formation apparaît toujours comme décalée par rapport à la réalité.

Les PLP doivent gérer une diversité de publics

Le ministère veut imposer au PLP un public composé d’élèves en formation initiale, d’apprentis, de personnes en formation continue (jeunes sortis prématurément du système scolaire, adultes au chômage, adultes en reconversion professionnelle). Si la diversité peut être une richesse, elle devient un obstacle quand ces personnes ont besoin d’une aide individuelle, d’une attention spécifique voire d’un soutien psychologique et social. Dans de nombreuses académies, on impose progressivement aux PLP le regroupement de tout ou partie de ces publics.

Une orientation par défaut : au-delà de ceux qui ont fait le choix de venir en lycée professionnel, beaucoup d’élèves qui ne maîtrisent pas la langue sont orientés vers les LP sans aide supplémentaire leur permettant la maîtrise des matières enseignées.

Le PLP doit s’adapter à des perpétuels changements

Du fait de l’évolution technologique des métiers, les référentiels évoluent. C’est une difficulté propre aux PLP qui trop souvent se forment seuls.

De plus, les politiques de réduction d’effectifs qui ont amené à la suppression d’un an dans la formation des bacs pros, obligent les enseignants à travailler sans nouveau référentiel. Des enseignants ont été conviés par leur IEN à supprimer des pans entiers du programme. Cette politique interroge les professeurs sur la valeur du diplôme national, puisque ces changements, qui se font parfois par académie, sont imposés pour des raisons économiques et non pédagogiques. Des professions ne s’y sont pas trompées et ont fait connaître leur opposition à cette énième réforme.

La validation des formation : les CCF (Contrôle en Cours de Formation), ont remplacé les examens nationaux aux contenus identiques, par des contrôles par établissement et par professeur. Les diplômes y perdent une partie de leur valeur et les PLP se retrouvent bien seuls pour construire des épreuves d’examen qu’ils évaluent le plus souvent seuls. Quelle responsabilité !

Les notes attribuées aux PFMP (Période de Formation en Milieu Professionnel) ont un coefficient élevé et sont données par le tuteur en entreprise qui n’a pas été formé à l’évaluation.

Le Lycée des Métiers : autre réforme à laquelle les PLP sont confrontés. La suppression d’une diversité de formations au profit de la spécialisation d’un établissement dans un domaine, par exemple, le LP de la restauration, celui de l’automobile… c’est faite par des décisions ministérielles et régionales afin de rentabiliser des équipements. Trop souvent, les transferts de formations aboutissent à leur fermeture et limitent l’offre de formation. La décision des élèves se fait non pas sur des projets de formation personnels mais sur des choix géographiques souvent pour des raisons économiques et sociales.

D’autres exemples de la difficulté croissante des conditions de travail

- L’effectif des classes doit être complet, quitte à avoir des élèves non motivés par la filière ; dans d’autres cas, faute de place, des élèves sont affectés sur leur 2ème ou 3ème voeu pour préparer un métier qui ne leur plait pas.
- Des classes de plus en plus hétérogènes : élèves sortant de 3ème ou 2nde générale, de 3e Segpa, à 18 dans une même classe pour préparer un CAP (en Segpa, l’effectif est limité à 8 pour des raisons pédagogiques).
- Moins d’adultes dans les LP : les PLP passent plus de temps à gérer les problèmes qui sont du ressort des surveillants et des CPE.
Les suppressions de postes engendrent des heures supplémentaires envahissantes ou des suppressions d’heures de PPCP, de soutien, de modules, d’ECJS, d’options... Quelle est la matière qui gardera ses postes ? La rivalité est engagée !
- À chaque fois qu’une innovation prouve son efficacité, elle est supprimée, comme par exemple les 3e à vocation professionnelle qui sortaient du collège et ouvraient de nouveaux horizons aux élèves du collège.
- Absence de temps de dialogue : trop souvent les heures de concertation pédagogique sont supprimées ou n’existent pas. Il ne reste que les discussions en salle des professeurs.
- L’éclairage et l’insonorisation des locaux sont souvent inadéquats.
- Les équipements pédagogiques manquent souvent ou sont inadaptés aux besoins.
- Ces conditions de travail engendrent une souffrance au travail au quotidien qui se généralise. Cette souffrance passe généralement inaperçue car de médecine du travail, pourtant prévue dans les textes, n’existe pas dans l’éducation nationale.
- La mauvaise gestion des emplois du temps et des salles.

Difficulté et solitude face à un public souvent déstructuré

Le LP devient un lieu de relégation scolaire. L’élève est-il encore au centre du projet ? Le LP est pour beaucoup trop d’élèves l’ultime solution et la communauté scolaire n’a pas les moyens de gérer les problèmes comportementaux qui en découlent. On assiste à une remise en cause d’un équilibre social par des jeunes qui « n’en peuvent plus » du quotidien et qui n’ont pas d’avenir. Au sein de l’établissement, chacun renvoie à l’autre la responsabilité d’intervenir. Dans ces conditions, comment peut-on exiger de l’enseignant qu’il puisse instruire ?

L’enseignant est un éducateur sans moyen car sa mission ne se limite pas à enseigner : il éduque, il conseille, il oriente… Toutes ces raisons n’entraînent-elles pas une image négative du PLP auprès de ses autres collègues enseignants ? Auprès de sa hiérarchie ? Auprès du ministère ? Et donc, auprès de lui-même ? Pour le sociologue Vincent Troger* les enseignants de LP sont « ceux qui ont échoué au CAPES » ! Est-ce là la preuve de son incompétence et de son incapacité sachant que certains ont choisi cette voie.

La non-reconnaissance de l’Enseignement Professionnel par l’ensemble de la hiérarchie de l’Éducation Nationale pose un problème aux PLP. Le professeur d’enseignement professionnel est particulier, il n’a pas forcément eu un parcours universitaire (le Master de boulangerie reste à créer !). Il a une culture différente, un discours propre qui permet à l’élève de reconstruire une image positive de lui même.

Chacun aura compris que la dégradation progressive des conditions de travail a de multiples causes :
- des réformes successives vidant l’enseignement professionnel de son contenu ;
- des suppressions de postes au nom d’économies budgétaires ;
- des réformes au nom de la rentabilité des équipements scolaires
d’une société qui exclut et en particulier les jeunes qui ne suivent pas la voie générale.

Commission fédérale
Enseignement professionnel

* droit de réponse du sociologue Vincent Troger :

" J’ai pris par hasard connaissance d’un texte qui figure sur votre site,
daté du 15 novembre, à propos des menaces qui pèsent sur l’enseignement professionnel. Le ou les auteurs m’y font dire que les PLP "/sont ceux qui échouent au CAPES"/, sans dire ni ou, ni quand ni dans quel contexte j’ai prononcé ou écrit cette phrase.

Il est exact que la grande majorité des PLP d’enseignement général ne
choisit pas le concours de PLP en premier choix et le passe plutôt comme recours en cas d’échec au CAPES, toutes les enquêtes dont j’ai une connaissance ou que j’ai pu mener sur le sujet le confirment, et j’en
suis par ailleurs moi-même, en tant qu’ancien PLP lettres-histoire,une
parfaite illustration.

J’aurais toutefois apprécié que ces propos soient replacés dans leur
contexte (que je n’ai pas retrouvé) et surtout qu’ils ne me fassent pas
apparaître pour le contraire de ce que je suis : je défends depuis plus
de vingt ans l’enseignement professionnel, dont j’ai écrit l’histoire,
et je suis un des rares universitaires qui tentent de donner aux LP la
visibilité sociale qu’ils méritent à travers de nombreux articles dans
des revues d’histoire ou de sociologie, ou dans des communications en
colloque. Par ailleurs ce n’est pas parce que je constate que les PLP
d’enseignement général ont rarement choisi leur métier que je ne
souligne pas en même temps qu’ils le font pour la plupart avec
conviction. C’est même l’objet de la dernière recherche à laquelle j’ai
participé.

Je ne vais évidemment pas vous poursuivre en diffamation pour un aussi
petit incident, mais j’avoue que je serais sensible à ce que vous
m’accordiez la possibilité de m’expliquer devant vos lecteurs.

Cordialement "

Vincent Troger