Marques attaks...

 janvier 2003
mis à jour samedi 15 janvier 2005

Alors que la religion n’apparaît plus aujourd’hui comme une menace sérieuse contre la laïcité, se profile un nouvel ennemi, tout aussi dangereux mais peut-être plus perfide et sournois : le monde de l’entreprise. Depuis quelques années, sous prétexte de rendre "plus concrets", "plus vivants" les travaux et activités pédagogiques, la référence à des produits et à des marques se généralise dans l’enseignement primaire et secondaire. Venue des Etats-Unis, cette intrusion du privé dans la sphère de l’Ecole - qui apparaissait pourtant comme un des rares espaces de résistance à la pollution publicitaire - menace l’intégrité du service public. Nul ne peut effectivement ignorer que derrière les produits se cachent des valeurs aux antipodes de celles de l’école laïque : compétitivité contre égalité, exploitation et misère contre liberté et solidarité, manipulation contre esprit critique, dictature du marché contre démocratie politique.

La vigilance s’impose, à l’heure où les marques se lancent dans une vaste entreprise d’infiltration du champ scolaire : Danone, Kellog’s, Microsoft, Coca, Disney éditent et distribuent à des prix modiques des mallettes pédagogiques destinées à "aider et à animer des ateliers en classe" . Leclerc propose ainsi d’initier les enfants aux "mystères de l’Euro ", Coca à la "découverte de l’entreprise " (et oui, ça fait peur...), Colgate à l’hygiène, EDF à "l’énergie nucléaire" (en toute objectivité...) et Danone aux "respect, au partage et à la tolérance", valeurs bien connues de cette entreprise que les salariés de LU ont pu apprécier pleinement... Mais malheureusement, les enseignants n’ont pas toujours le recul nécessaire pour analyser la menace. Les mallettes sont parfois accueillies comme de précieux outils, ludiques, complets, luxueux, pratiques et surtout pas chers. Car les entreprises ne lésinent pas sur les moyens et ont surtout bien assimilé l’alibi pédagogique. Les éditeurs d’un manuel truffé de références publicitaires se justifient ainsi : "Il s’agit d’aborder ce qui est familier aux utilisateurs (entendez "élèves "...), afin qu’ils puissent voir que les mathématiques, c’est la vraie vie".

Ou l’école sous l’assaut des entreprises !

Les causes et les conséquences de cet entrisme sont pourtant à analyser clairement. A l’évidence, les entreprises s’engouffrent dans une faille béante du service public : le manque de moyens. Dans la ligne des politiques anglo-saxonne, on assiste aujourd’hui à un abandon massif du service public et à une volonté à peine déguisée de privatisation. Dans les années 90, souligne Naomi Klein, "alors que les écoles affrontaient des réductions budgétaires toujours plus drastiques, le coût de l’éducation moderne grimpa en flèche, obligeant nombre d’éducateurs à chercher d’autres sources de financement." Et comme les multinationales ne sont pas spécialement reconnues pour leur souci d’une éthique désintéressée, on peut légitimement supposer que leur générosité cache une volonté cynique de développer auprès des "cibles" les plus fragiles (nos enfants) leur stratégie de conditionnement. L’enjeu est de taille. Le financement privé de l’enseignement repose la question des finalités et des missions de l’école. Aux Etats-Unis, les sponsors exigent maintenant des droits de regards sur les programmes et la vie scolaire. A l’université de Kent State, Coca a réussi à annuler une conférence sur la politique américaine au Nigéria car les participants risquaient d’évoquer les collusions de l’entreprise avec le régime dictatorial. La Fox distribue des repas dans les cantines scolaires du primaire et exige en échange que l’apprentissage de la lecture se fasse à l’aide de leur manuel, basé sur l’intrigue du film "Anastasia".

Former des sujets dotés d’esprit critique, capables de résister aux tentatives de manipulation de toutes sortes, voilà l’ennemi juré des partisans du libéralisme à l’école qui préféreront toujours des consommateurs avisés du meilleur rapport qualité-prix aux citoyens éclairés. C’est pourquoi il est urgent d’alerter nos collègues sur les enjeux de cette infiltration, rappeler notre mission de service public, combattre toutes les politiques de libéralisation de l’école, lutter pour les moyens qui garantissent notre intégrité, lutter pour une formation des enseignants qui permette à tous de comprendre les enjeux de l’école laïque, traquer et dénoncer partout les tentatives d’infiltration. La laïcité aujourd’hui est toujours fragile. La vigilance et la résistance sont nécessaires. Plus que jamais.

SUD-Education Sarthe

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