Libéralisme

 2004
mis à jour dimanche 6 février 2005

Dans le jargon du mouvement social, le terme libéral (qu’il soit employé seul ou qu’on lui accole les préfixes néo ou ultra) s’est imposé au cours des années 90. L’extrême fréquence de son usage, comme la diversité des sens qu’on lui attribue posent le problème de la pertinence de son utilisation et imposent un effort de clarification. L’enjeu est d’autant plus important que le mot libéralisme est bien souvent porteur d’une connotation positive, soit en raison des associations qu’il ne peut manquer d’évoquer (la liberté, par exemple), soit parce qu’en tant que théorie politique il peut se réclamer d’une tradition progressiste. Le libéralisme historique (fin XVIIIème et XIXème siècles) voulait mettre à bas l’absolutisme monarchique ; en inventant les Droits de l’Homme, en les brandissant comme un drapeau face au “ bon plaisir ” royal, il a réussi à entraîner derrière lui toute la société. C’est ainsi qu’il a accrédité l’idée selon laquelle le libéralisme, c’est la liberté. Les idéologues du (néo)libéralisme ne s’y trompent pas. Ils ne manquent jamais d’entretenir l’ambiguïté : libéralisme économique = libéralisme politique = défense des libertés, ce qui permet de dénoncer toute action antilibérale comme une agression contre les droits de l’homme. C’est pourquoi nous devons recenser les différents usages du mot. Commençons donc par les formulations les plus générales.

- L’expression “ système libéral ” désigne, dans certains cas, l’organisation socio-économique des pays développés. Si l’on en dégage les principaux caractères :

  • le rôle moteur du profit,
  • le marché comme mode de régulation,
  • l’appropriation et/ou le contrôle privé(s) des moyens de production,
  • le salariat,

on voit que le “ libéralisme ” présente les mêmes caractéristiques constitutives que le capitalisme, sans qu’aucune d’elles soit ajoutée ni retranchée. On peut alors en conclure que l’emploi de l’expression “ système libéral ” relève plutôt d’un procédé d’euphémisation visant à “ moderniser ” le vocabulaire socio-politique à une époque où, sous la pression de l’idéologie dominante, la critique anti-capitaliste semblait (pour beaucoup) relever d’une conception archaïque du monde.

- Si l’on veut s’en tenir à une approche un peu moins générale, peut-on alors parler de “ capitalisme libéral ” ? De cette façon, on désignerait la phase contemporaine du capitalisme mise en place à partir des années 70. En effet, au mode de fonctionnement “ fordien ” (fondé sur un compromis entre patronat et salariés sur le partage des gains de productivité et sur la fonction régulatrice et redistributrice de l’Etat) se substituerait une forme nouvelle, “ libérale ”, caractérisée par le retrait de l’Etat et un rôle hégémonique des marchés, voire pour certains une dictature des marchés sur l’ensemble de la société. Remarquons que tenir pour fait central le déclin de l’Etat peut paraître exagéré, sinon inexact. Parler d’un autre rôle de l’Etat serait sans doute plus pertinent. Aujourd’hui, l’Etat n’est pas moins interventionniste qu’auparavant, c’est la nature même de son action qui a changé. Devenu moins garant de la réglementation sociale, moins redistributeur de revenus et renonçant parfois à exercer une action conjoncturelle, il se consacre davantage à la protection des conditions d’exercice des firmes multinationales et à la défense des intérêts du capital. Ce qui fait maintenant la différence et caractérise vraiment le capitalisme actuel n’est sans doute pas le déclin de l’Etat, mais le poids croissant du capital financier sur le système de production et d’échanges. Parler alors de “ capitalisme libéral ”, ou, si l’on veut, de “ régulation libérale ” (en insistant d’abord sur la prééminence des marchés) ne paraît guère pertinent.

- Dans son acception contemporaine, l’ “ idéologie libérale ” désigne un corpus théorique construit (ou renouvelé) durant les 30 dernières années au sein de fondations, laboratoires, universités qui se sont donné comme objectifs d’apporter une justification et une légitimation au nouveau rapport de forces que le capital a réussi à imposer au niveau mondial. Discours savant à prétention scientifique élaboré par de distingués théoriciens, ou bien vulgate ânonnée par les tâcherons des media, le projet est resté le même : démontrer que la poursuite des intérêts particuliers est garante de l’intérêt collectif, que la course au profit permet d’assurer l’optimum social et que ce qui est bon pour les firmes est excellent pour la société tout entière. Il ne s’agit pas seulement d’affirmer que le système capitaliste est supérieur à tous les autres, mais de convaincre qu’il n’y a plus d’autre alternative possible, que marché et démocratie ne font qu’un, que le monde doit être géré comme une boutique et que la liberté d’entreprendre est la meilleure condition du bien-être collectif. On le voit, dans ce contexte, l’expression “ idéologie libérale ” peut donc être convenablement utilisée. On pourra d’ailleurs lui accoler le préfixe néo pour signifier sinon sa nouveauté, du moins sa réactualisation et sa capacité à gommer aujourd’hui le discrédit dans lequel elle était tombée après la crise de 29 et à se constituer en force politique quasi hégémonique.

- L’usage des termes “ politique (néo)libérale ” paraît tout aussi pertinent. On peut désigner par là un ensemble de mesures économiques et sociales testées tout d’abord dans le cadre des dictatures militaires chilienne (1973) et argentine (1976), étendues à la Grande Bretagne (Thatcher) et aux Etats-Unis (Reagan), puis aux autres pays industrialisés, et généralisées enfin aux pays de la périphérie sous la pression des “ politiques d’ajustement structurel ” imposées par le FMI. Par “ politique libérale ”, on désignera alors des décisions gouvernementales s’exerçant principalement dans trois domaines :

  • la déréglementation, c’est-à-dire essentiellement le démantèlement des textes législatifs et réglementaires qui, çà et là, ont pu imposer des limites aux appétits prédateurs des firmes ;
  • la privatisation des entreprises et services publics dont la production peut ainsi devenir marchande, et donc une nouvelle opportunité de profits privés ;
  • la libéralisation des mouvements de capitaux au niveau international.

Dans la mesure où ces initiatives sont la stricte application de l’idéologie économique citée plus haut, il est alors possible de parler de “ politique libérale ”.

Toutefois, on préférera parler de “ politique néo-libérale ”, afin de souligner la totale rupture avec le libéralisme historique. Car le rôle de l’Etat est on ne peut plus clair dans les laboratoires où ont été expérimentées ces politiques. La seule liberté tolérée par Pinochet et Videla était la liberté de concurrence - la liberté du renard dans le poulailler -, toutes les autres étant férocement réprimées. Pinochet avait d’ailleurs brillamment théorisé cette conception dans la formule “ il ne faut pas confondre liberté et libertinage ” (sic). Pas l’ombre d’un déclin de l’Etat dans ces deux cas, mais au contraire un retour à sa fonction première : assurer par la force brutale la pérennité et la tranquillité de l’exploitation ainsi que la garantie d’un haut niveau de profit. A partir de ce modèle initial se multiplient les lois et juridictions d’exception qui tendent à devenir la nouvelle règle dans les “ vieilles démocraties ” : lois antiterroristes, antidrogues, antidélinquance, restrictions au droit de grève, poursuites judiciaires contre des militants syndicalistes et autres acteurs du mouvement social... A cet égard, la mort en prison de Bobby Sands au pays de l’habeas corpus reste tout un symbole. Le battage médiatique de ces derniers temps sur la Chine, nouvel Eldorado des investisseurs, en dit long également sur les relations radicalement conflictuelles entre politique néo-libérale et liberté.

En conclusion, il semble donc qu’on ne puisse employer le mot “ libéral ” pour caractériser un système socio-économique ou son mode de régulation. En revanche, le terme est tout à fait acceptable dès lors qu’il s’agit de nommer une pensée, une idéologie ou les différentes formes de mise en pratique de celle-ci. A cet égard, l’usage des expressions “ école libérale ” ou “ école néo-libérale ” est tout à fait pertinent. En effet, on peut désigner de cette façon la mise en œuvre des décisions qui visent à démanteler le service public d’éducation et à transforment l’enseignement en activité marchande. On notera cependant que l’on peut bannir l’usage du préfixe “ ultra ”. Certes, il met en valeur la brutalité des politiques néo-libérales, mais il semble (bien à tort) sous-entendre qu’il pourrait y avoir un libéralisme modéré, un libéralisme à visage humain, en quelque sorte.

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