Le retour du religieux à l’école

 mars 2003
mis à jour vendredi 14 janvier 2005

Ceux qui croient à la linéarité de l’histoire ont pu penser que, depuis la séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905, l’école était devenue résolument et définitivement laïque. Or la perte du sens laïque, le regain de "spiritualité", les divers communautarismes, pour certains plus récemment le sentiment d’une menace "islamiste", l’impulsion évangélisatrice donnée au catholicisme par le pape actuel, l’existence enfin d’un important réseau d’écoles privées et sa reconnaissance par les pouvoirs comme "participant aux missions de service public", tout cela a permis à la religion de réinvestir petit à petit, depuis 50 ans, le champ scolaire.

Du développement séparé à la coopération

Ce furent d’abord, depuis 1951, les "lois anti-laïques" (Marie, Barangé, Guermeur) qui ont préparé le terrain. Mais il ne s’agissait là que de lois ouvrant des facilités aux établissements privés, qui bénéficient à la fois du financement et de la reconnaissance publics (les "contrats d’association") et des avantages liés à leur "caractère propre". Les 2 systèmes gardaient un développement séparé. Certes, il y avait déjà les aumôneries, implantables au sein même des établissements, l’Alsace-Moselle et son statut concordataire, la création en 1999 du scandaleux Capes de religion. Mais l’enseignement public paraissait protégé contre le retour du religieux. Il fallait désormais rapprocher les 2 systèmes, jusqu’à confondre leurs "missions". C’est à quoi se sont employées progressivement plusieurs mesures : depuis 1993 l’obligation pour les IUFM de former les maîtres du privé ; la désignation d’enseignants du privé comme membres des jurys de baccalauréat ; la transformation d’établissements privés en centres d’examens. Mais, du moins, le contenu de l’enseignement restait-il laïque. C’est ce dernier verrou qu’il s’agit aujourd’hui de faire sauter. Ferry semble l’homme de la situation : ministre-philosophe qui se "retrouve dans un christianisme sécularisé" [1], intervenant à l’UIP [2] (la remuante "université" privée de Jean Staune qui s’est fixé comme objectif de "réconcilier" science et foi), il n’a plus qu’à surfer sur la vague du "renouveau spirituel" et s’appuyer sur le rapport "L’enseignement du fait religieux dans l’école laïque" rédigé en mars 2002 par Régis Debray, l’ancien gauchiste qui a rencontré Dieu.

La délaïcisation de l’enseignement public

L’offensive est menée à un double niveau : celui de l’opinion publique et celui des programmes. Pour ce qui est de l’opinion, elle est préparée depuis quelques mois par un véritable déferlement de conférences, séminaires, formations et commémorations organisés en collaboration par l’Education nationale et des organismes ou personnalités du monde religieux. Mais l’enjeu est aussi, et surtout, l’introduction, sous le nom de "fait religieux", d’une dose de "spiritualité" dans les programmes d’enseignement. Le mouvement a été lancé par la publication en mars 2002 du rapport Debray, commandé et préfacé par Jack Lang. Debray s’est par la suite répandu en déclarations rassurantes sur le fait que la laïcité ne serait pas remise en cause par l’application de son rapport. Les faits, on l’a vu, le démentent. L’angle d’attaque est le même, de Debray à Ferry : il est nécessaire de connaître "nos" fondements culturels : "Le fait de se couper de l’histoire religieuse est une erreur. Que l’on soit croyant ou non, n’y change rien, on ne peut comprendre la vie intellectuelle, artistique et politique européenne si l’on ne voit pas qu’elle est issue de quinze siècles de domination chrétienne" [1], à quoi fait écho, plus abruptement, Nicole Lemaître [3] : "La disparition de la culture religieuse devient un problème de société : plusieurs colloques et nombre d’articles de presse pour un sujet, considéré hier comme secondaire, le montrent amplement. Le constat semble aujourd’hui évident : nous [sic !] perdons nos racines religieuses." Il ne s’agit pas en effet d’un retour du cléricalisme d’antan. Ferry lui-même dit plutôt se retrouver "dans un christianisme sécularisé, quelque chose comme l’évangile de Jean... moins l’existence de Dieu" [1]. Il ne s’agirait pas non plus de favoriser une religion en particulier, même si tous les intervenants mettent l’accent sur l’héritage chrétien de l’Europe et si "Les religions ne sont pas à égalité devant le passage à la laïcité" [4].

De quoi s’agit-il alors ?

L’ambiguïté même et le flou des appellations et des définitions de ce qu’il s’agit d’enseigner sont révélateurs des enjeux : "le fait religieux", "les faits religieux", "les religions", voire "la théologie". "L’enseignement du religieux n’est pas un enseignement religieux", se défend Régis Debray. Mais déjà la contribution de Nicole Lemaître qui figure sur le site du ministère de l’Education nationale offre un éclairage inacceptable : "doit-on en rester à l’histoire des religions en remplaçant une histoire sainte par une histoire vraie ? Peut-on se contenter de la présentation de fiches de culture religieuse objectives et calibrées ?". On voit se profiler cette "reconnaissance de l’opinion" comme celle qui a cours aux Etats-Unis, où la loi, en toute "laïcité", impose dans certains états d’enseigner à la fois le créationnisme biblique et l’évolutionnisme scientifique, chacun pouvant choisir ensuite sa propre "opinion".

Ce dont il s’agit, ce n’est pas d’enseigner de l’histoire, mais c’est bien de réhabiliter la croyance, la posture du croyant, et de relégitimer sa place dans l’enseignement. Comme l’explique Ferry à La Croix le 5 novembre 2002, "il faut remettre les savoirs au cœur de nos dispositifs éducatifs. Mais connaître peut s’entendre aussi au sens religieux, qui dévoile un lien profond entre connaissance et amour. Les deux doivent être reliés si l’on veut donner tout son sens à cette activité d’apprendre". Au fil de décennies de luttes pour la laïcité, le religieux était enfin devenu une "affaire privée". C’est de lui redonner le statut d’une "affaire publique" qu’il s’agit. Au profit de qui ?

A.C. (SUD-Education-Clermont-Fd)


[1Entretien de Ferry dans La Croix du 5/11/2002.

[2Voir l’article de Guillaume Lecointre "La science bigote" dans Charlie Hebdo du 15/05/2002.

[3Nicole Lemaître, professeur à l’Université de Paris I, "Enseigner la théologie à l’Ecole. Est-ce utile ?", contribution publiée sur le site du ministère avec l’annonce du colloque du 5-7 novembre 2002.

[4Ferry, entretien à Die Zeit n° 4, janvier 2003.

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