Le meilleur des mondes ?

 mars 2003
mis à jour samedi 15 janvier 2005

Francis Gillery et Pierre Carles sont invités à Albi le 17 mars pour présenter leurs films et en débattre avec le public composé en partie de stagiaires de Sud Education. Sous des éclairages et un style différents, ces 2 réalisateurs vont illustrer et démontrer ce en quoi les médias, l’information, et le monde de l’éducation en général sont des instruments au service d’une "dictature moderne". Cette dictature d’un nouveau genre est, selon F. Gillery, celle qui est décrite dans 1984 d’Orwell et surtout dans Le Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley, références explicites dans le titre de son 1er documentaire sur l’école "Le cartable de Big Brother" (52’ ; 1998) et le 2nd volet en préparation : "L’école du Meilleur des Mondes".

Il s’agit de faire apparaître qu’à travers les mutations technologiques et socio-économiques qui se manifestent dans ces 2 secteurs de la vie sociale, politique, et culturelle, une idéologie absolutiste est à l’oeuvre, qui tente, par tous les moyens dont elle dispose, d’appliquer l’utopie scientiste, productiviste et consumériste qui a été conçue dès les 1ères applications de la philosophie progressiste des Lumières [1], l’industrialisation occidentale des XIXe et XXe siècles, étapes parachevées par le triomphe actuel du capitalisme. Cherchant à imposer à l’être humain ce modèle unique, aussi bien dans la sphère privée que publique, la dictature moderne est une nouvelle forme de totalitarisme, avec une apparence trompeuse de grande liberté et de démocratie, afin d’anesthésier les populations et de neutraliser les révoltes et l’opposition politique. En dépit de cette face attirante qui stigmatise le désir immédiat, ce "soft-totalitarism" (ou "totalitarisme citoyen") qui consiste en une alliance entre l’Etat et l’Empire [2], utilise les supports d’information (presse, télévision, radio, internet...) et les institutions d’enseignement comme moyens et terrains de propagande, comme l’avaient fait avant lui le fascisme mussolinien ou le stalinisme, mais sans l’appareil répressif et idéologique au 1er plan. Ainsi, par le biais du spectacle permanent, de l’illusion du bien-être et d’un progrès linéaire, des nouvelles technologies, de la marchandisation et de son corollaire, le consumérisme, par la destruction "douce" des savoirs, de la culture, la perte du contact avec la réalité et des liens communautaires, cette dictature, qui possède un sens remarquable de la récupération, impose un ordre implacable qui asservit, en les amadouant, les journalistes, les enseignants, les pédagogues, tous ceux qui sont normalement chargés de transmettre la "vérité", les connaissances du réel, l’esprit critique.

Victimes, et résistants

Pierre Carles comme Francis Gillery sont à la fois les victimes et les résistants de cette emprise des pouvoirs sur les médias et l’école : victimes, parce qu’ils ont subi la censure, qu’ils ont du mal à faire des films et à rester indépendants, qu’ils ont été rejetés d’une manière ou d’une autre des grands médias ; résistants, parce qu’ils tentent d’ouvrir d’autres voies alternatives pour informer sans concession, dénoncer, débattre, et créer des instruments médiatiques qui prennent à leur compte les valeurs qui ont fondé l’Instruction Publique et la liberté d’expression et d’opinion de nos constitutions occidentales. A ce titre, ils sont un exemple à suivre pour les enseignants et les personnels de l’éducation qui se sentent prisonniers d’un système et d’une évolution inéluctables, et qui pensent être condamnés à obéir.

SUD Tarn


Interview de Francis Gillery, réalisateur de "Le cartable de Big Brother" et "Lady died".

Comment et pourquoi es-tu devenu réalisateur, comment définis-tu ton métier et en quoi est-il comparable à celui de journaliste et de pédagogue ?

A l’âge de 12-13 ans, j’ai pratiqué le dessin animé pour retenir ce qui est dans les textes, puis, j’ai très vite utilisé une caméra pour faire des films de fiction... J’ai ensuite hésité entre une profession liée au droit et le cinéma, pour enfin choisir de créer mon moyen d’expression avec des images. Ëtre réalisateur, c’est mettre en scène une idée, un projet de récit, raconter quelque chose de notre réalité, de notre histoire et, en même temps, faire exister un univers personnel, communiquer sa vision du monde. En cela, je ne suis pas un journaliste car je ne prétends pas à l’objectivité ; je suis plus proche du journalisme anglo-saxon qui présente davantage le point de vue de la personne rapportant un événement. Pour mon film Lady died, on peut dire que je me rapproche du pédagogue : je suis une sorte de détective qui enquête sur un sujet très médiatisé, la mort de lady Dy ; je montre à cet égard qu’il était possible à n’importe quel journaliste d’exposer le processus de falsification, de désinformation, voire la fabrication des mensonges à la source, et donc de montrer la collaboration étroite entre le pouvoir médiatique, les pouvoirs politiques et le monde du spectacle. Je suis aussi un détective (rapport avec mes études de droit et mon intérêt pour la littérature policière) qui vérifie, enquête, détecte les indices du mensonge ou de la falsification. Je suis également un auteur qui se préoccupe du sens de ce qu’il montre, qui développe un enchaînement de causes pour expliquer une chose, qui souhaite transmettre au public, au citoyen, une réalité voilée, déformée, et qui expose comment on manipule une opinion sans vergogne : en cela, je cherche à développer l’esprit critique de tout un chacun. Enfin, je suis réalisateur, je crée un style, une esthétique, et de ce point de vue, je fonctionne comme un artiste ou un écrivain d’images.

Quels sont les obstacles du métier ?

Ils sont nombreux : le manque de confiance en soi, remise en question constante, problèmes économiques quotidiens, frustrations permanentes : on bouillonne de choses à montrer et on ne peut pas le faire. De plus, les documentaires pâtissent d’une faible reconnaissance cinématographique, ils ne sont pas systématiquement répertoriés et on se les procure difficilement, même si on jouit en revanche d’une relative liberté de création et que la dimension de droit d’auteur nous protège. La diffusion de mes 2 films (Le cartable et Lady died), m’a valu des reproches de journaux comme Télérama ou Libération ; ils n’ont pas été critiqués dans les rubriques "société" des journaux (preuve d’une censure par l’oubli et l’absence alors que les 2 sujets de ces films dénoncent des faits de société) et maintenant que je souhaite réaliser le 2nd volet du Cartable ("L’Ecole du Meilleur des Mondes", soutenu par le collectif "Le meilleur des Mondes" [3], je me heurte au refus implicite ou explicite des chaînes de télévision, aux maisons de production, voire aux tentatives de récupération du collectif pour faire main basse sur le contenu du film et le contrôler.

Quel est le lien justement entre ces 2 films ?

On est dans l’illusion d’un monde, on nous fait croire au fonctionnement d’un monde auquel on adhère sans réfléchir, notre résignation aidant. Pour Lady died, il y a eu ce que j’appelle "un crash" : la rencontre entre notre monde ordinaire et le "vrai monde" qu’on nous cache ; en écoutant les informations lancinantes cet été-là, j’ai eu l’impression qu’on n’était pas allé au bout de ce que l’on aurait pu et dû dire pour nous révéler le vrai monde : celui de la famille royale, les services de renseignement français, les pressions du procureur de la République, la non vérification des sources d’information et des faits allégués, etc. Pour le Cartable, le "crash", c’est : "qu’est-ce qui se cache derrière les regroupements d’édition et les stratégies de rachat des grands groupes ?" La privatisation de l’école, dont le destin allait tenir dans les mains de Lagardère, Vivendi, Hachette pour la mise en place du grand projet de société totalitaire,"du berceau au tombeau", qui consiste à transformer l’élève en "apprenant", consommant de l’ordinateur, désapprenant à réfléchir, afin de fournir une future main-d’œuvre sous-qualifiée aux grandes entreprises et aux multinationales.

SUD Tarn


[1J.C. Michéa, Impasse Adam Smith, Climats.

[2A. Negri et M. Hardt, Empire et M. Bronstein, L’Etat et l’Empire, ou la nouvelle face du totalitarisme, journal du Collectif Autonome de Critique et d’Action : "alliance presque naturelle entre le pouvoir d’Etat, élaboré en France sur le terreau d’un nationalisme républicain héritier de l’absolutisme royaliste et l’expansion du pouvoir de l’Union Europénne, qui, sur le modèle des Etats-Unis d’Amérique, tente de créer les Etats-Unis d’Europe, Nouveau Monde du Marché hégémonique".

[3Ce collectif récolte les fonds nécessaires à la réalisation de ce 2nd volet : pour tout renseignement et soutien, chèque à envoyer à ADRC, les Plagnoles, 81800 Rabastens ;
Tél : 0563405256 ; Mel : a.nasier@wanadoo.fr ; site : http://membres.lycos.fr/edmm.