Le combat d’Emmely contre un licenciement abusif

mercredi 20 janvier 2010
mis à jour lundi 25 janvier 2010

Aucun sujet n’a plus ému l’opinion publique allemande ces derniers temps que les affaires de licenciements jugés abusifs au regard des faits. Surtout quand on a l’impression qu’il y a deux poids, deux mesures. Voici l’histoire d’Emmely, une caissière de 50 ans, que nous avons rencontrée lors de notre déplacement à Berlin.

Emmely a été caissière dans le supermarché Kaiser’s/Tengelmann pendant 31 ans, d’abord à l’époque de la RDA dans le Brandebourg, puis à Berlin. Syndiquée à ver.di [1], elle participe activement aux grèves à l’automne 2007. En octobre, un collègue l’avertit : « tu es sur la liste noire ». Accusée d’avoir encaissé à son compte deux bons de consigne pour une valeur de 1,30 Euros au total, ce qu’elle nie, Emmely se fait licencier début 2008. Son avocat pense que de faux bons ont été mis dans sa caisse à son insu.

Répression syndicale

Lors du procès en février 2009, le tribunal du travail (il n’y a pas de prud’hommes en Allemagne) donne raison à l’employeur. Lorsque l’avocat d’Emmely réplique qu’un blâme aurait été suffisant, le juge répond qu’un blâme n’est pas nécessaire en cas de délit et que l’employeur pouvait procéder au licenciement, même s’il n’y avait aucune preuve. Selon le tribunal, la présomption de vol est une raison suffisante pour un licenciement « pour perte irréparable de confiance », surtout quand il s’agit d’un emploi aussi sensible que celui de caissière. Le droit est ici clairement du côté des patrons. Les juges ne veulent pas non plus reconnaître de lien entre les grèves et le licenciement. « Si on laisse passer un vol de 1,30 Euros, la fois d’après ce seront 5 Euros », se justifie l’avocat de Kaiser’s. Les tribunaux du travail utilisent généralement cet argument.

Pour le syndicat ver.di, il est clair que Kaiser’s veut se débarrasser d’une employée gênante, d’une militante active qui a joué un rôle important durant la grève de seize jours. Depuis, Emmely qui a deux enfants à charge n’a plus droit au chômage et touche le Hartz IV, l’équivalent de notre RMI. Elle a dû déménager dans un appartement plus petit et moins cher et a peu de chances de retrouver un emploi à son âge. Son avocat la soutient et va porter l’affaire devant le tribunal fédéral du travail à Karlsruhe, la plus haute instance en droit du travail de la République fédérale. Mais il sera difficile de gagner la cause, une des juges de ce tribunal ayant déclaré que des licenciements pour de petits délits (« délits de bagatelle ») vont de soi. L’avocat d’Emmely est prêt à porter l’affaire devant la Cour Européenne des Droits de l’Homme.

Multiplication des licenciements abusifs

Les exemples d’abus similaires ne manquent pas : licenciement d’une employée de boulangerie pour avoir consommé une part de tropézienne, d’une aide-soignante de 58 ans, travaillant dans une maison de retraite pour « vol » de quelques raviolis allemands destinés à la poubelle ; un ouvrier d’industrie devait être licencié pour avoir rechargé son portable sur son lieu de travail : il est vrai que le préjudice pour l’entreprise s’élevait tout de même à 0,014 centimes. La loi n’est pas la même pour les patrons : des PDG qui mettent leur entreprise au bord de la faillite touchent néanmoins des sommes faramineuses ; l’ex-patron de la poste qui fraude le fisc pour un montant d’un million d’euros se fait payer sa pension de vingt millions en un seul versement ; le licenciement d’un cadre accusé d’avoir réglé des achats personnels d’une valeur de 83 Euros avec la carte de crédit de son entreprise a été annulé par le tribunal qui jugeait que ce montant était une somme minime ne justifiant pas un licenciement.

La riposte

Heureusement, le cas d’Emmely a fait scandale en Allemagne. La presse et la télévision se sont emparées de son cas. Des comités de soutien se sont créés dans de nombreuses régions d’Allemagne et Emmely s’est rendue partout pour raconter son histoire. Des appels au boycott de la chaîne de supermarché Kaiser’s ont fleuri sur des affiches à l’effigie d’Emmely. Enfin, et sous la pression de l’opinion publique, les jugements des tribunaux du travail ne sont plus acceptés sans commentaire. Même le monde politique s’éveille enfin. Les Verts et des Socio-démocrates plaident pour une modification de la loi et vont proposer un texte pour éviter les abus : le licenciement ne pourra que faire suite à un blâme et n’interviendra qu’en cas de récidive.

En France aussi

Un cas similaire a également fait des vagues à Paris. Amandine a été licenciée par Virgin pour « manque d’amabilité vis-à-vis d’un client » et pour « menaces proférées contre son supérieur ». Comme Emmely, Amandine est militante et a aidé à fonder une section Sud Virgin dans son entreprise. Comme Emmely, elle défend ses collègues et est considérée comme dérangeante par ses supérieurs. Comme pour Emmely, des comités de soutien se sont créés : tous les vendredis, pendant un an, le comité s’est rassemblé devant Virgin Mégastore pour y faire un pique-nique accompagné de tambours et musique, jusqu’à ce qu’Amandine soit réintégrée dans l’entreprise. Des « Emmely », il y en a partout !

La commission internationale de Sud éducation lance un appel à soutenir activement Emmely en créant une caisse de solidarité. Comme en France, les frais de justice sont élevés outre-Rhin et il faudra tenir encore un certain temps. En étant solidaires, nous empêcherons la répression syndicale et les abus sur lesquels la justice s’obstine à fermer les yeux.

Commission internationale


[1Vereinte Dienstleistungsgewerkschaft (Fédération unifiée des services) est une grande fédération qui représente des salariés actifs dans plus d’un millier de métiers