La souffrance au travail, et si enfin on en parlait ?

mardi 13 mai 2008

Difficile de parler de la souffrance au travail quand on est enseignant. Quand on exerce “le plus beau métier du monde”, quand on passe ses journées avec toutes ces “chères petites têtes blondes”, bien au chaud, quand on est presque aussi souvent en vacances qu’au travail, on ne peut qu’être heu-reux ! Rien à voir avec les salariés du bâtiment soumis à de dures contraintes physiques et météorologiques, ni avec les ouvriers à la chaîne aux gestes répétitifs, les personnels de santé confrontés à la maladie et la mort, les policiers qui risquent presque quotidiennement leur vie, les caissières des super et hyper marchés, les routiers, les marins… la liste est loin d’être close. Alors les enseignants
qui souffrent, cela peut faire sourire. Il est pourtant grand temps de s’en préoccuper !

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Lors d’une réunion d’information syndicale à Alençon, nous avions proposé d’aborder ce thème avec les collègues du 1er degré. A les entendre parler, nous sentions en effet que le malaise ressenti par de plus en plus d’enseignants allait grandissant et que, sans doute, la souffrance, si elle n’était pas identifiée comme telle, était présente. Pourtant nous n’avions pas prévu le déferlement de paroles révélatrices de cette situation : oui, les enseignants souffrent. Oui, ils sont de plus en plus nombreux à l’exprimer après l’avoir tu pendant très longtemps et il convient, avant même d’analyser les causes de cette souffrance, de connaître les raisons du silence qui l’entoure.

Trop souvent, l’enseignant en difficulté est renvoyé à son incompétence par une hiérarchie plus encline à sanctionner qu’à conseiller. “Il ou elle ne sait pas s’y prendre, ne travaille pas assez, n’a pas d’autorité.” Ces remarques, on peut les recevoir des parents d’élèves et aussi, hélas, de ses propres collègues. Rien de tel pour vous renvoyer dans les cordes, face à votre “incompétence”.

En outre, si l’on se sent assez solide pour parler, à qui s’adresser ? Aux collègues certes, mais ils sont souvent eux-mêmes confrontés à des difficultés comparables ; alors on tourne vite en rond sans voir le début d’un commencement de solution. A sa hiérarchie ? Une autre piste bien vite abandonnée. S’adresser aux cellules d’écoute mises en place au niveau des académies ? Ce dispositif relève plus de SOS amitié que d’une réelle prise en charge des problèmes. Il en est de même des services sociaux des IA qui voient leurs moyens se réduire de façon dramatique et qui peinent à faire face à la demande. Reste la piste des dispositifs mis en place par les DRH : elle se traduit trop souvent par une éviction du système des personnels concernés par le biais de congés, de réorientation, de mutations... L’institution répond en médicalisant les cas, faute de solutions alternatives. Il est à noter un durcissement progressif pour ce qui est étiqueté “insuffisance professionnelle”. Elle peut entraîner le licenciement, surtout chez de jeunes professeurs.

Il faut chercher les causes de la souffrance au travail dans la relation que l’enseignant entretient avec la discipline qu’il enseigne et avec ses élèves. Quand il rencontre l’échec dans sa classe, c’est toute sa personnalité qui est en jeu. Le métier enseignant est de ce point de vue un métier engageant. L’exposition des professeurs, dans leur rapport au savoir, est permanente. Le métier enseignant a toujours fait appel aux ressources personnelles, mais dans le cadre protecteur d’un système de normes peu soumis à la critique. Ce n’est plus le cas. De plus, lorsqu’on interroge les personnels, des causes plus “objectives” de leur souffrance apparaissent :

- La charge de travail qui s’accroît. Là où il y a 10 ou 15 ans une double page suffisait à visualiser les activités d’une semaine d’école, une seule page ne suffit pas à décrire une seule des activités de la journée !

- L’alourdissement des effectifs, même si nos ministres s’emploient à démontrer qu’en moyenne, le ratio élèves /professeur se situe autour de 18 élèves par enseignant dans le premier degré !

- Les cours doubles, voire triples qui se multiplient.

- Les formalités administratives qui augmentent, la “paperasserie” si souvent brocardée.

- Les activités nouvelles, le rythme accéléré des changements de programmes, de méthodes qu’il faut maîtriser…

- Le sentiment que la “gestion des ressources humaines” menée par les chefs d’établissement est empruntée aux entreprises, gestion encore compliquée par l’arrivée massive de personnels en grande précarité.

- Une formation initiale insuffisante, trop rapide pas toujours en adéquation avec le “terrain” et qui entraine trop souvent une plongée sans préparation dans un monde scolaire que l’on ne connaît que par les souvenirs de sa propre scolarité : de nombreux jeunes collègues du premier degré recrutés sur liste complémentaire héritent des postes les plus difficiles sans autre préparation que celle du concours.

- La formation continue, réduite ces dernières années à “peau de chagrin” ne permet pas la réactualisation des savoirs et des pratiques.

- Et que dire de l’isolement ? Isolement géographique dans des postes en pleine campagne. Isolement affectif, pour des hommes et des femmes éloignés de leur famille au gré des affectations (cf. témoignage d’Aurélie). Isolement pédagogique dès que l’on quitte les centres départementaux.

- Enfin, un manque de reconnaissance de l’institution elle-même : la responsabilité de l’échec scolaire que l’on fait porter aux personnels. Il n’y a qu’à lire le dernier rapport du Haut Conseil de l’Education [1] et les résultats des fameux tests PISA [2] qui classent la France en mauvaise position. Ces études relayées par les médias contribuent à augmenter la pression du côté des parents : ils posent leurs exigences en termes de rentabilité, difficilement conciliable avec l’idée d’une formation globale de l’enfant.

Le docteur Rechtman, psychiatre, directeur de La Verrière [3], trace le profil type de ses patients : plutôt une femme en milieu de carrière travaillant dans une école élémentaire. La durée moyenne de séjour est d’un mois environ. Près de 1000 patients se font soigner chaque année. Sont concernés aussi les professeurs en début de carrière confrontés à des “stress” cumulés : l’exercice du métier et les problèmes matériels liés à leur installation, leur éloignement, leur mobilité, le fractionnement de leur service… Les professeurs en fin de carrière ne sont pas épargnés. Expérimentés certes, mais “déboussolés” par l’accélération et la multiplicité des réformes contradictoires entre elles ou contraires à la vision qu’ils ont de leur rôle et de leur mission. “Les enseignants ne sont pas plus exposés que d’autres professions aux souffrances psychiques, mais ils font un métier qu’on ne peut pas exercer quand on est mal. Un prof ne peut pas soigner sa dépression face à 40 élèves turbulents” précise le docteur Rechtman.

La souffrance part du simple stress inhérent à beaucoup d’activités humaines, sentiment de malaise aux contours mal définis, qui est déjà un signal d’alarme. Puis elle grandit et se fait angoisse. De là à la dépression, le chemin n’est pas long si aucun dispositif de repérage et d’accompagnement n’est mis en place. Cette souffrance peut aller jusqu’au suicide. Il y a eu 360 cas de suicides liés directement au travail l’an passé, un par jour.

Des cas de suicides sur les lieux du travail ont commencé à être rapportés par les médecins du travail vers la fin des années 1990. Une étude menée en 2003 en Basse-Normandie apporte un éclairage à l’échelon régional : 55 médecins du travail, sur 190 ayant participé à l’enquête, ont signalé, de 1997 à 2001, 107 cas de suicides ou tentatives de suicide qu’ils estimaient liés au travail, dont 43 ayant entraîné un décès et 16 un handicap grave. Si on extrapole très grossièrement ces résultats au niveau national, on obtient un ordre de grandeur deux fois plus important.

La souffrance au travail est de moins en moins tabou, de nombreuses études voient le jour, les médias s’en font l’écho et ce phénomène devient même un enjeu de santé national. Des groupes de travail comme le Collectif de prévention du suicide au travail de la Manche présidé par le psychiatre G. Boittiaux se constituent. Ils contribuent à alerter les institutions en fournissant des observations et des données de plus en plus précises. Dans l’inventaire des professions à risques, celle d’enseignant figure en bonne place.

“Les Français souffrent et ne le disent pas. Comment faisons-nous pour tolérer le sort des chômeurs et des « nouveaux pauvres » ? Et comment parvenons-nous à accepter sans protester des contraintes de travail toujours plus dures, dont nous savons pourtant qu’elles mettent en danger notre intégrité mentale et psychique ?” se demande Christophe Dejours, psychiatre et psychanalyste. Les spécialistes préconisent de développer tout ce qui permet au travail de devenir un espace de réelle solidarité. Sensibiliser, alerter, écouter, évaluer, former sont aussi des directions à prendre.

Mais les politiques ultralibérales qui sont développées dans ces dernières décennies ne vont pas dans ce sens : mise en concurrence des salariés, compétitivité et rentabilité accrues, développement de nouvelles normes, de protocoles aux objectifs inaccessibles, individualisation des contrats, casse des protections sociales et entraves au collectif pèsent de plus en plus lourdement sur les salariés et engendrent ces situations de souffrance.

Sud éducation Orne

Pour aller plus loin

- Souffrance en France, La banalisation de l’injustice sociale, Christophe Dejours, Seuil, 1998.
- Les enseignants, entre souffrance et plaisir, Claudine Blanchard-Laville, PUF, 2001.


Eloignement : le témoignage d’Aurélie

“Enseignante dans l’Orne et domiciliée dans le nord du Calvados, j’ai une fois de plus demandé en 2007 ma permutation informatisée puis ma demande d’exéat pour rejoindre le Calvados, sans succès… Et ce pour pouvoir concilier vie familiale et vie professionnelle de façon convenable. Souffrance au travail ? Oui, même si ce travail me passionne. Rapide description de ma situation : mon AGS de plus de 14 ans n’est pas prise en compte dans le mouvement interdépartemental (permutations et inéat/exéat se basent sur le même barème alors qu’il est bien notifié dans les textes officiels qu’une “attention personnalisée doit être portée aux différentes demandes”). Mon ancienneté est pourtant prise en considération dans le mouvement intradépartemental ! Deux heures de trajets quotidiens avec tous les risques et la fatigue que cela comporte : pluie, brouillard, nuit, verglas et parfois neige sur une route de campagne… Et ce depuis plus de 4 ans (mais mon année de PE recrutée sur Liste Complémentaire passée seule dans une classe isolée de campagne où j’ai assumé pleinement ma fonction d’enseignante n’est pas prise en compte !).

Une situation financière peu confortable avec le coût des transports (120 km/AR par jour, sans transport en commun ni covoiturage possible), les frais de garde des enfants (450 € environ mensuels, hors cantine, avec une aide de la CAF de 133 € mais rien de l’Inspection académique qui considère que mes horaires sont “normaux”… sachant que la garderie scolaire n’est pas ouverte lorsque je quitte mon village et est déjà fermée lorsque je rentre). A noter que mes enfants passent, en période scolaire, 11 heures hors de la maison, et ceci dès 7h15 le matin… Mon métier me passionne, certes, mais cela ne signifie en rien que cet éloignement n’a pas d’incidence sur ma vie personnelle et familiale.

Enfin, je suis spectatrice de ce qui se passe chaque année dans mon département : le Calvados reçoit tous les ans des enseignants venus des départements limitrophes, ceux arrivant de l’Orne sont en sous-nombre si l’on compare, notamment, avec les entrants venant de la Manche ou de Haute-Normandie… Plusieurs T1 venant des départements limitrophes ont obtenu satisfaction dès leur première demande d’inéat/exéat récemment… célibataires, sans enfants. Le département du Calvados recrute aussi tous les ans sur liste complémentaire (plus d’une quarantaine cette année !), il y a donc des besoins, pourquoi ne puis-je pas répondre à cette demande ?”

En 2008, Aurélie renouvelle sa demande de permutation informatisée pour le Calvados, et cette année encore, sa demande est refusée (c’est le cas d’ailleurs pour tous les collègues de l’Orne ayant mis le Calvados comme 1er vœu). Elle écrit à un délégué du personnel de Sud éducation : “Je ne sais que faire… le dossier d’inéat/exéat manuel évidemment mais pour le reste… ras-le-bol de bosser comme une dingue (enfin presque !), avec un budget-transport de folle (pas encore !) et des horaires pas possibles pour un salaire de misère (j’exagère un peu, je sais… je ne suis de toute façon pas faite pour rester à la maison…) dans un contexte institutionnel délirant (ça c’est sûr !). Je prépare mon dossier de demande d’inéat/exéat et te le soumets avant envoi (bien que je sois persuadée que les courriers ne sont même pas lus par l’IA), merci encore et bonne soirée, Aurélie.”


Sortants d’IUFM : Cécile témoigne des affectations sans formation spécifique

Cécile est sortie d’Iufm depuis peu. Elle a été nommée en Itep (Institut Thérapeutique Educatif et Pédagogique). A l’époque, elle savait à peine ce qu’était ce type d’établissement : “Je regrette un peu qu’on ne nous ait pas plus informés à l’Iufm sur les structures spécialisées, d’autant que 5 à 6 sortant d’Iufm (sur 40 environ) sont détachés dans ces structures (I.M.E., Clis, Itep) tous les ans. Il est également regrettable que des jeunes non formés soient mis en difficulté. Un de mes collègues a craqué l’an dernier au bout de trois mois, tellement les conditions sont parfois difficiles. Il a été muté avec aide syndicale.”

Elle explique que les conditions d’exercice dans les établissements spécialisés y sont très différentes de celles des autres établissements de l’E.N. Les classes sont en effet constituées de petits effectifs de 4 à 6 élèves. “L’an dernier, il existait deux postes, un sur chacune des classes. Désormais chaque niveau a seulement un mi-temps scolaire, les élèves étant pris en charge par ailleurs par un éducateur.”

Cécile a donc vu son nombre de classes doubler, pendant que le temps scolaire des enfants était divisé par deux ! Cette diminution est encore une preuve de la discordance existant entre les déclarations en faveur des enfants en difficulté et les réalités du terrain. Ces élèves ont, pour une des classes, entre 6 et 12 ans. Le professeur des écoles qui les encadre doit gérer plusieurs niveaux, de la grande section maternelle au CE1-CE2. Quasiment aucun d’entre eux ne maîtrise correctement la lecture. Ils sont pour la plupart issus de familles en difficulté ; beaucoup sont placés en famille d’accueil. Ils sont intégrés à l’Itep en raison de gros problèmes de comportement. La plupart sont violents : Cécile et son collègue ont d’ailleurs reçu un coup de poing donné par des élèves en crise ; les insultes sont également monnaie courante.

Elle considère qu’elle peut réellement compter sur une demi-heure de travail effectif par journée : il lui faut sans cesse régler des problèmes qui apparentent plus sa fonction à celle d’un éducateur. Heureusement, elle est assistée d’une collègue formée qui l’a aidée au début. Elle peut également compter sur l’aide des éducateur qui changent malheureusement trop souvent (10 différents en deux ans), au détriment également du suivi des enfants. Elle apprécie cependant son travail, qui lui tient à cœur, mais regrette de ne pas pouvoir se former : en première année, elle aurait dû bénéficier d’une formation de 3 semaines, mais n’a pu y assister faute de remplaçant. Il en est de même cette année. Elle redoute également de tomber malade, car elle sait qu’elle ne sera probablement pas remplacée. Elle souligne le manque de communication avec les équipes thérapeutiques (psychologues, orthophonistes et psychomotriciens) qui hésitent à donner des informations à l’instituteur. Elle regrette le peu de soutien de la hiérarchie (l’inspecteur de l’Ash est peu présent : il ne l’a visitée qu’une fois cette année).

Ces conditions de travail expliquent que les instituteurs ne restent généralement pas à l’itep. Pourtant certains, comme Cécile, pensent éventuellement s’orienter vers l’éducation spécialisée. Encore faut-il que cette orientation puisse être un choix et que les gens qui s’y destinent soient formés correctement, ce qui est loin d’être le cas actuellement ! Il est également souhaitable que les moyens attribués soient suffisants, pour que les enfants placés en instituts spécialisés conservent une réelle chance de s’en sortir.


[1Le Haut conseil à l’éducation a été installé mercredi 9 novembre 2005. Organisme consultatif indépendant, il se substitue au Conseil national des programmes et au Haut Conseil de l’évaluation de l’école.

[2PISA est une enquête menée tous les trois ans auprès de jeunes de 15 ans dans les 30 pays membres de l’Ocde et dans de nombreux pays partenaires. Elle évalue l’acquisition de savoirs et savoir-faire essentiels à la vie quotidienne au terme de la scolarité obligatoire.

[3La Verrière, maison de repos des profs vraiment au bout du rouleau, a été fondée en 1951 par Marcel Rivière, l’instituteur qui avait déjà créé la Mgen.