La soi-disant démission parentale et l’impact des conditions socio-économiques

Interview de Laurent Mucchielli
 mai 2002
mis à jour vendredi 28 janvier 2005

Laurent Mucchielli, historien et sociologue, est notamment l’auteur de "violences et insécurité, fantasmes et réalités dans le débat français" aux éditions La découverte, ouvrage récent qui expose comment notre société libérale engendre cette violence et se crispe sur des réponses à caractère essentiellement sécuritaire. Il a, par ailleurs, travaillé le thème de la soi-disant "démission parentale" en s’appuyant sur le dépouillement de recherches menées ces quinze dernières années, tant en psychologie qu’en sociologie, sur les jeunes délinquants et leur famille. C’est sur cette idée très répandue selon laquelle la délinquance des jeunes serait due, au moins en partie, à une démission des parents que S.U.D. éducation lui a posé quelques questions.

Question : "Laurent Mucchielli, que peut-on dire des familles dont sont issus ces jeunes qui, durant une période de leur vie commettent plus ou moins des actes délinquants ?"

Réponse : Il existe grosso modo deux types de parcours délinquants juvéniles, qui n’ont pas les mêmes explications et n’appellent pas les mêmes réponses. Il y a d’abord le cas le plus rare, celui des enfants qui manifestent un comportement relationnel problématique dès leur plus jeune âge, qu’il s’agisse d’agressivité ou au contraire de repli sur eux-mêmes. Ceci correspond généralement à des situations familiales marquées par un lourd conflit entre les parents, parfois même par une atmosphère de violence psychologique et parfois physique. Le comportements des enfants envers les autres enfants et envers les éducateurs renvoie alors à leur stress émotionnel et à leur insécurité existentielle. Ce sont donc des enfants en détresse qu’il faut secourir. Il y a ensuite le cas beaucoup plus général des jeunes qui commencent à commettre des incivilités et de la petite délinquance à partir de la pré-adolescence ou de l’adolescence. Dans ce cas là, les familles ne sont pas particulièrement déstructurées ou conflictuelles. Ce sont surtout les groupes de pairs dans le quartier qui exercent leur influence. La famille n’est donc pas responsable de l’apparition de ces phénomènes. Sa responsabilité se pose en termes de contrôle afin que les choses n’aillent pas trop loin, que les premières "bêtises" (plus ou moins graves) ne deviennent pas une habitude et n’amènent pas à un décrochage scolaire. Cette fonction de contrôle parental comprend trois dimensions :
- la capacité à expliquer au jeune les normes et les interdits,
- la capacité à repérer les transgressions, les déviances du jeune le plus tôt possible,
- la capacité à y apporter une réponse, une sanction, qui soit à la fois proportionnée et expliquée, verbalisée.

Q "Il arrive que les comportements d’incivilité et de petite délinquance s’installent de manière plus ou moins durable chez un jeune. Si on peut dire alors que ceci est lié au fait que la famille n’a pas été capable d’exercer le contrôle nécessaire, qu’est-ce qui explique cette
défaillance ?"

R "Le problème n’est pas de connaître les normes et les interdits (première dimension du contrôle). Quels que soient les milieux sociaux et les origines géographiques, les parents savent grosso modo ce qui est prescrit et interdit et sont capables de l’expliquer à leurs enfants. Mais le défaut de contrôle parental est lié aux "handicaps sociaux" des parents (chômage, pauvreté) et à la situation de déstabilisation psychologique qui en résulte. Il y a le problème de la situation de détresse de parents touchés par le chômage et la précarité, qui ne peuvent offrir à leurs enfants les loisirs et les biens de consommation que d’autre reçoivent, des parents qui parfois ne survivent que grâce aux aides sociales et qui ont un rapport difficile face à des institutions qui les interpellent souvent sur le mode de l’injonction et de la culpabilisation. Au plan émotionnel, le stress qui est engendré par l’angoisse et la honte de la dépendance socio-économique provoque généralement une dégradation des relations et de la communication dans l’ensemble de la famille. En particulier, la situation de dépendance du père peut constituer un obstacle et une souffrance dans le processus d’identification du fils qui n’a pas de modèle valorisant pour se construire. On peut citer Catherine Delcroix : "Nombreux sont les pères qui se réfugient dans le silence, cessant ainsi non seulement d’incarner la loi, mais aussi de transmettre à leurs enfants la mémoire d’une histoire personnelle, souvent faite de courage et de ténacité face aux difficultés de l’existence, qui pourrait nourrir leur imaginaire."


Q "Et pour les familles dont le fonctionnement peut être considéré comme pathologique, ce fonctionnement est-il, lui aussi, de quelque façon dû à des conditions de vie difficiles ?"

R "Oui. Les pathologies familiales et individuelles se rencontrent dans tous les milieux mais il est clair que la misère des individus et la dégradation de leur contexte de vie ne peut que renforcer les problèmes. Ce n’est pas un hasard si l’alcoolisme et les troubles mentaux sont plus fréquents dans les zones urbaines défavorisées. La misère amène le stress, la honte, la mauvaise estime de soi, la colère, la frustration et le ressentiment, et donc elle décuple l’émotivité, la dépressivité et l’agressivité. Inversement, l’argent rend bien des services, permet de recourir à bien des aides sociales médicales et psychologiques".

Q "Y a-t-il d’autres facteurs qui jouent dans l’évolution d’un jeune vers la délinquance ? Et quelle est notamment l’influence de l’école ?"

R "La genèse de la délinquance est un phénomène complexe qui se joue localement entre plusieurs acteurs : premièrement la famille (qui joue plus ou moins bien son rôle de contrôle), deuxièmement l’école (qui arrive plus ou moins bien à gérer les désordres sans exclure et qui opère entre les élèves une sélection constituant, aux yeux de certains des intéressés, une lourde atteinte à une image de soi déjà très dévalorisée et la première étape dans le processus de la relégation sociale), troisièmement les groupes de pairs du quartier (qui exercent une pression plus ou moins forte d’incitation au désordre), quatrièmement les éventuels autres acteurs éducatifs dans les loisirs et dans le quartier (qui sont plus ou moins présents, dont les enfants peuvent plus ou moins profiter), et cinquièmement les rapports aux autres institutions (notamment la police qui sait plus ou moins bien gérer les désordres et les provocations sans participer à des engrenages, qui conserve plus ou moins de respect de la part des populations). Mais tout ceci est pris aussi dans le contexte général de la société à un moment donné. Ainsi, les problèmes de délinquance juvénile actuels sont liés aussi à de problèmes généraux de la société française : le chômage de masse dans les milieux ouvriers qui est vécu comme une fatalité ; la dévalorisation du travail manuel qui rebute les jeunes et dévalorise les filières techniques ; la disparition des grandes idéologies qui structuraient les mentalités, organisaient les conflits sociaux et maintenaient l’espoir d’un lendemain meilleur ; la disparition du tissu social lié à l’organisation du monde ouvrier et à son encadrement syndical et militant ; le discrédit des élites politiques en liaison avec la corruption et la langue de bois. Le niveau de la délinquance juvénile est un indicateur de l’état d’une société à un moment donné."

Propos recueillis par G. Debaudringhien
(Commission Enseigner dans les quartiers en difficulté)

Pour en savoir plus : Mucchielli Laurent, "Transformations de la familles et délinquance juvénile", revue Problèmes politiques et sociaux, juillet 2001, n°860 (La Documentation française).

Site internet : http://laurent.mucchielli.free.fr