"La pénalisation de la misère rompt le pacte républicain"

Entretien avec Loïc Wacquant *
 mars 2001
mis à jour dimanche 3 avril 2005

Pourquoi selon vous assiste-t-on à une gestion policière et pénale de plus en plus prononcée de l’exclusion et des désordres urbains en France ?

Loïc Wacquant : pour répondre à cette question, il faut relever que c’est une tendance qui s’affirme non seulement en France mais dans pratiquement tous les pays de l’Union Européenne et encore plus dans les pays du "Second Monde" comme l’Afrique du Sud, le Brésil ou l’Argentine, à la suite des Etats-Unis, qui ont innové la pénalisation de la précarité comme instrument d’une réaction raciale et sociale sans précédent en un siècle. Et ce n’est pas un hasard : l’observation comparative montre en effet qu’il existe un lien étroit entre, d’un côté, la montée du néolibéralisme comme idéologie et pratique gouvernementale mandatant la soumission au marché et la célébration de la "responsabilité individuelle" dans tous les domaines et de l’autre le déploiement et la diffusion des politiques sécuritaires actives et ultra-punitives qui entendent s’attaquer au crime - ou aux désordres et désagréments publics qui ne relèvent pas de la loi pénale, comme les fameuses "incivilités"- en faisant fi des causes.

C’est ainsi que ceux qui glorifient l’État pénal aujourd’hui des deux côtés de l’Atlantique, sont les mêmes qui, hier, exigeaient "moins d’État" en matière économique et sociale et qui ont de fait réussi à réduire les prérogatives et les exigences de la collectivité face au marché, c’est-à-dire face à la dictature des grandes entreprises. Cela peut sembler être une contradiction mais en réalité ce sont là les deux composantes du nouveau dispositif de gestion de la misère qui se met en place à l’ère du chômage de masse et de l’emploi précaire. Ce nouveau "gouvernement" de l’insécurité sociale - pour parler comme Michel Foucault - s’appuie, d’un côté, sur la discipline du marché du travail déqualifié et dérégulé et, de l’autre, sur un appareil pénal intrusif et omniprésent. Main invisible du marché et poing de fer de l’État se conjuguent et se complètent pour mieux faire accepter le salariat désocialisé et l’insécurité sociale qu’il implique. Et, logiquement, la prison revient au premier plan alors qu’il y a seulement vingt ans, c’est-à-dire à l’orée de l’ère du néolibéralisme triomphant, on prédisait son dépérissement, voire sa disparition...

La montée en puissance du thème des "violences urbaines" dans les discours et les politiques des gouvernements européens, et notamment en France depuis le retour au pouvoir de la gauche dite plurielle, n’a pas grand chose à voir avec l’évolution de la délinquance des "jeunes" (il faudrait toujours rajouter : des jeunes d’origine ouvrière et étrangère car c’est d’eux et uniquement d’eux qu’il s’agit ; d’ailleurs, dans nombre de pays, comme l’Italie ou l’Allemagne, on ne se gêne pas pour dire carrément "criminalité des immigrés"). Elle vise à favoriser la redéfinition du périmètre et des modalités de l’action de l’État : à un État keynésien vecteur de solidarité, qui avait pour mission de contrecarrer les cycles et les méfaits du marché, d’assurer le "bien-être" collectif et de réduire les inégalités, succède un État darwiniste, qui érige la compétition en fétiche et célèbre la responsabilité individuelle, dont la contrepartie est l’irresponsabilité collective, et qui se replie sur ses fonctions régaliennes de maintien de l’ordre, elles-mêmes hypertrophiées et délibérément abstraite de leur environnement social.

L’utilité de l’appareil pénal à l’ère post keynésienne de l’emploi d’insécurité est donc triple : il sert à discipliner les fractions de la classe ouvrière rétive au nouveau salariat précaire des services ; il neutralise et entrepose ses éléments les plus disruptifs ou considérés comme superflus au regard des mutations de l’offre d’emplois ; et il réaffirme l’autorité de l’Etat dans le domaine restreint qui lui revient désormais et comble au passage le déficit de légitimité des gouvernants dû au fait qu’ils prêchent désormais l’impotence en matière économique et sociale.

Est-ce pour ces raisons que la situation des prisons françaises se rapproche de celles des Etats-Unis ?

Loïc Wacquant : on observe dans les deux pays, c’est vrai, sur les 25 dernières années, une montée de l’incarcération parallèle à la montée du chômage et du salariat désocialisé. Et les premiers "clients" des prisons sont, sur les deux berges de l’Atlantique, les fractions les plus précaires du sous-prolétariat, chômeurs, sans abris, toxicomanes, Noirs et étrangers. Mais je pense que leur situation pénitentiaire reste néanmoins très différente. Pour un ensemble de raisons historiques et politiques qui font que les Etats-Unis sont passés très vite, et sans débat public, à l’emprisonnement de masse (avec 2 millions de détenus, dont plus d’un million de condamnés à des atteintes non violentes, composés aux deux tiers de "minorités”) ethniques, Noirs et Hispanophones, soit sept fois plus que la France en taux) et ils ont pratiquement éliminé le filet de secours social (avec la scélérate "réforme du welfare" de Clinton qui a en vérité abolit le droit à l’assistance pour soumettre les plus démunis à l’obligation du salariat de misère) alors qu’il existe en France de fort freins au recours systématique à l’enfermement, à commencer par l’enracinement profond et la professionnalisation du secteur social de l’État.

Comme dans les autres pays d’Europe à tradition étatique forte, catholique ou social-démocrate, on ne se dirige pas en France vers une duplication servile du modèle étatsunien, soit un basculement net et brutal du traitement social vers le traitement pénal de la pauvreté redoublé par une carcéralisation à outrance. Mon hypothèse est qu’on est en train d’inventer à tâtons une voie européenne (française, italienne, allemande, etc.) vers l’État pénal qui se caractérise par une double accentuation conjointe de la régulation sociale et pénale de l’insécurité sociale. On fait à la fois plus de social et plus de pénal : d’un côté, on multiplie les Contrats Emploi-Solidarité et les emplois jeunes, on relève les minima sociaux (si peu), on étend le RMI, on élargit la couverture médicale, etc. ; de l’autre, on concentre les forces de police et l’action des tribunaux sur les quartiers dits "sensibles", on y sédentarise des CRS, on substitue le juge à l’éducateur quand il faut faire un rappel à la loi, on passe des décrets anti-mendicité parfaitement illégaux, on refuse d’aligner les normes de la détention provisoire pour les comparutions immédiates sur celle des affaires à instruction au motif qu’il faut lutter contre les "violences urbaines" (accordant de fait aux jeunes des cités en déclin une "prime à l’emprisonnement"), on alourdit les peines pour récidive, on accélère les déportations d’étrangers soumis à la double peine, on élimine quasiment la libération en conditionnelle... Cette approche est plus sournoise et plus dangereuse, en un sens, parce que le renforcement limité de l’intervention sociale sert ici de caution et de paravent au déploiement démesuré de l’appareil policier et judiciaire qui peu à peu s’accapare des prérogatives et des ressources traditionnellement dévolues au secteur social et éducatif. Et il permet de présenter sous un dehors "progressiste" et équilibré - c’est la rengaine "nous devons combiner prévention et répression" - une politique foncièrement régressive, pour ne pas dire socialement et idéologiquement réactionnaire. Les Etats-Unis assument et affichent leur politique publique de criminalisation de la pauvreté, ils en sont même fiers ; la France, elle, reste engluée dans l’hypocrisie de la misère, d’autant moins avouée comme telle qu’elle est menée par un gouvernement qui se croit et se dit de gauche.

Deuxième différence entre les Etats-Unis et la France, et plus généralement les pays d’Europe continentale : la pénalisation de la misère à la française s’effectue principalement par le biais de la police et des tribunaux, plutôt que par la prison. C’est la façade et non l’arrière-cour de l’appareil pénal qui prend en charge les populations dites "à problèmes", c’est-à-dire qui posent problème en ne se soumettant pas docilement à l’impératif du travail "flexible" (soit au salariat d’exploitation redoublée qui est désormais la seule alternative au chômage permanent pour les fractions déqualifiées de la classe ouvrière). Cette prise en charge obéit à une logique chaotique plus que ségrégative et rétributive. Corrélat : les services sociaux sont appelés à y prendre une part active puisqu’ils disposent des moyens informatiques, bureaucratiques et humains d’exercer une surveillance et une tutelle rapprochée des populations précarisées ou superflues en regard de la nouvelle offre polarisée des emplois - c’est ce que j’appelle le "panoptisme social".

On en a eu l’illustration concrète et caricaturale à Nîmes l’an dernier, quand il a été révélé que la police avait, à la demande du Préfet et en toute illégalité, créé un fichier nominatif de 179 jeunes ayant eu maille à partir avec ses services qui fusionnait toutes les informations recueillies sur eux par l’Éducation nationale, la Protection Judiciaire de la Jeunesse, l’ANPE, la Mission locale d’insertion, les services sociaux de la ville, etc. Ces jeunes provenaient tous de cinq "quartiers sensibles" et avaient dans leur écrasante majorité des patronymes d’origine maghrébine et manouche... Le fait que le directeur de cabinet du Préfet du Gard ait osé justifier publiquement ce délit au regard de la loi Informatique et Liberté en invoquant, peut-être même sincèrement, le désir de venir en aide aux jeunes en mal d’intégration ("dans un esprit républicain, il faut bien travailler sur des cas concrets pour lutter contre l’exclusion") en dit long sur la banalisation du recours à l’appareil policier pour réguler les couches précaires.

Toute la question est de savoir si cette voie européenne est une véritable alternative à la carcéralisation à l’américaine ou si elle est simplement une étape vers l’emprisonnement de masse. Si l’on sature les quartiers de relégation de policiers sans y améliorer les chances de vie et d’emploi, on est assuré d’augmenter les arrestations et les condamnations au pénal et donc, à terme, la population incarcérée. Dans quelles proportions ? C’est l’avenir qui le dira. En tout état de cause, ce glissement vers la mise sous tutelle policière et pénale "douce" des classes et groupes marginalisés marque une rupture fondamentale du pacte républicain puisqu’elle revient à faire d’eux des citoyens de seconde catégorie, soumis à un contrôle permanent, actif et tatillon des autorités et soupçonnés par avance de déviance, morale à défaut de criminelle.

Propos recueillis par Guy Benloulou

* Loïc Wacquant est professeur à l’Université de Californie-Berkeley et chercheur au Centre de sociologie européenne. Il est l’auteur de nombreux travaux sur l’inégalité urbaine, la domination raciale, la théorie sociologie et l’État pénal. Son dernier ouvrage est "Corps et âme. Carnets ethnographiques d’un apprenti-boxeur" (Agone, 272p., 110F).

"Les prisons de la misère", Raisons d’agir éditions, 1999, 189 p., 40 F.

Voir également le numéro spécial des Actes de la recherche en sciences sociales coordonné par Loïc Wacquant, "De l’État social À l’État pénal", n°124, septembre 1998 ; "Pénalisation de la misère et projet politique néo-libéral’’, in la Répression. “La cagnotte et le bâton”, Paris, L’Esprit frappeur, 2000, et "Une voie européenne vers l’État pénal ? Sur l’importation de l’idéologie et des politiques sécuritaires américaines", in La Machine à punir. Discours et pratiques sécuritaires, Paris, L’Esprit frappeur, 2001.

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