La grève des agent-es du 93

Entretien avec Bruno Jolivet, agent à J. Moulin (Aubervilliers), jeudi 8 juin 2017
mercredi 6 septembre 2017

Face au silence et au manque de considération du Conseil départemental de Seine-Saint-Denis, la grève des agent-es du 93 se poursuit. Nous avons rencontré Bruno Jolivet, agent au collège Jean Moulin d’Aubervilliers, établissement d’où la grève est partie.

Commission second degré : Quel est ton poste et quelles taches dois-tu effectuer ?

Bruno : Je suis agent polyvalent et délégué syndical à Sud éducation. Les agents-es polyvalent-es regroupent trois métiers en un : l’entretien des locaux (salles, WC, couloirs…), la cantine et l’accueil. Dans notre établissement, il y a une équipe le matin et une équipe l’après-midi ; on tourne.

C : Quelle est ta hiérarchie ?

B : Il y a à la fois le Conseil départemental et le/la principal-e, l’intendant-e, qui sont censé-es gérer les équipes.

C : Quels problèmes rencontrez-vous dans votre collège et comment vous êtes-vous mis-es en grève ?

B : On rencontre les mêmes problèmes que partout. Les collègues en arrêt ne sont pas remplacé-es, la pénibilité du travail ne cesse d’augmenter, les harcèlements professionnels (qui touchent les hommes et les femmes mais plus particulièrement ces dernières. Nous sommes dans une profession où elles sont majoritairement représentées, et elles sont plus vulnérables : l’Éducation nationale et le Conseil départemental ne font pas exception dans notre société sexiste) donc il y a de plus en plus d’arrêts. C’est le serpent qui se mord la queue.
À Jean Moulin, on voit défiler les agent-es mobiles mais aussi des personnes qui viennent des associations et qui sont payé-es une misère. Dans notre bahut, on s’est mis-es en grève dès le mois de septembre et ça a duré deux semaines.

C : Comment avez-vous réussi à élargir le mouvement ?

B : La grève nous a permis de diffuser les informations dans les autres établissements, comme à Barbara (Stains). Chaque syndicat a fait jouer ses contacts ; la grève et les AG sont organisées avec FO CD. Les revendications parlent à tout-es les collègues. Sur le département, il y a 18 % d’arrêts maladie. Quand tu as usé toutes les règles administratives et que tu n’as rien, le département invite à se mettre en arrêt. Autre nouvelle, le département paye la sécurité sociale pour que des médecins contrôlent les collègues.
À la dernière AG, il y avait des collègues de deux lycées, qui racontent la même chose. On a réfléchi à organiser une lutte commune, mais on ne dépend pas de la même administration. Et le ministère, ce n’est pas notre hiérarchie. Nous déclarons que nous sommes profondément solidaires de leurs combats. Le but serait d’échanger des informations sur nos luttes, entre département et région.
On a aussi parlé des élèves : on a mis en avant le fait qu’on est là pour elles et eux. Du coup, à la dernière journée de grève, la FCPE nous a rejoint. Il y avait la représentante départementale qui nous a donné l’aval pour utiliser leur logo sur le texte que nous adressons à M. Troussel, président du Conseil départemental (CD).

C : Est-ce qu’on peut dire que ce mouvement est une réussite, alors ?

B : C’est une nouveauté dans le combat, de lier agent-es/enseignant-es/FCPE. Il faut qu’on arrive à rassembler les deux administrations contre nos deux hiérarchies et à s’allier, tout-es ensemble, sans distinction de corps. N’oublions pas que le rapport de force est primordial face à nos administrations.
La solution ? Se battre ensemble, échanger nos infos. Ne faisons pas comme La Poste : d’un côté, les postier-es avec tel statut, de l’autre, celles et ceux qui ont un autre type de statut… Et aujourd’hui La Poste est quasiment privatisée. Il y a un risque que ça s’élargisse aux profs, contrairement à ce que pensent nos collègues enseignant-es. Votre statut et vos diplômes sont mis en danger. Face à la volonté politique de privatiser le service public, il faut qu’on sache ce qu’on veut : un service public de qualité ou pas ? Ce serait intéressant qu’on arrive à élargir au premier degré également.
On peut dire que la lutte prend de l’ampleur : depuis octobre pas moins d’une trentaine d’établissements sont en colère, tous personnels confondus. Certain-es profs nous ont suivis, mais trop peu, alors que nous travaillons ensemble dans nos bahuts respectifs.

C : Peux-tu m’en dire plus sur les cahiers de doléances que vous avez mis en place ?

B : On les a faits remplir lors de la dernière AG et on a demandé aux collègues de joindre des photos qui témoignent de l’état des salles qu’on n’a pas le temps de faire par exemple, pour qu’on voie les conséquences des manques de remplacements et des suppressions de postes dans nos bahuts « sans agent-es ».
En vérité, ce sont nos élèves qui en payent les conséquences, par un manque d’hygiène et de sécurité.

C : Quelles réponses ont été apportées par le CD ?

B : À Jean Moulin, M. Constant [1] a proposé un CAE (contrat de droit privé), avec un contrat de deux ans à salaire plein, et une autre CAE, sur un contrat de 30h payées 26 ; c’est scandaleux ! Mais le CD a pensé à tout ! Les « solutions miracles » : le stage de pré-imprégnation, basé sur les techniques hospitalières. Le coût du matériel ? 1500€ par chariot (nous en avons 8), et c’est le département qui paye. Alors pour une administration qui dit ne pas avoir de moyens… Je ne peux que m’interroger sur la politique du CD 93. On nous a également donné quatre machines auto-laveuses à 5000€ chacune. Mais on ne peut pas embaucher du monde ! De toute façon, le but est clair : c’est la privatisation. Avant les élections, lors d’une réunion syndicale, un représentant du CD nous a dit : « Si c’est la droite qui passe, vous serez privatisé-es. ». Macron, il est là pour revoir le temps de travail et développer la « mobilité forcée ». On va forcément rajouter des mètres carrés (aujourd’hui chaque agent-e doit faire 1700m2). Nous voyons bien que nous avons à faire à des élu-es et des gestionnaires de personnels.

C : Où en est le mouvement aujourd’hui ?

B : Le mouvement continue. On prépare un texte, qui sera envoyé avant fin juin à Troussel, un communiqué et la grève, à laquelle on appelle à la rentrée. Il y a eu beaucoup de grèves. Mais il y a un manque de confiance dans les syndicats en général ; la paix sociale a été achetée. Et les collègues ont peur de..., ou hésitent à se syndiquer. Et que dire des syndicats départementaux ? Ce sont des cadres pro-hiérarchie… Une honte pour le syndicalisme. C’est pourquoi nous continuerons nos luttes, mais c’est ensemble (agent-es, profs, AS, infirmier-es, CPE, AED…) que nous pourrons gagner. Si on n’a pas compris ça ? C’est qu’on a rien compris...

Fédération Sud éducation


[1élu, chargé des questions d’éducation au CD.