La carte scolaire, un enjeu fondamental

dimanche 2 septembre 2007
mis à jour mercredi 7 novembre 2007

La “carte scolaire” consiste à définir l’établissement qui sera fréquenté par l’élève en fonction du secteur géographique où il habite, avec un certain nombre de dérogations légales ou légitimées (raisons médicales, rapprochement de fratrie…), depuis notamment le premier “assouplissement” expérimenté par Savary en 1983. Elle a été créée en 1963 par le pouvoir gaulliste, pour assurer une gestion équilibrée des flux d’élèves dans les établissements, beaucoup plus qu’une “mixité sociale” dont il n’avait cure.

Pourtant la carte scolaire a aussi joué ce rôle de défense de la mixité sociale, surtout à l’école primaire et dans les villes moyennes. Bien entendu, elle n’a pas permis de résoudre les problèmes de ghettoïsation de certains quartiers. L’école n’est pas en dehors de la société et la solution aux problèmes posés par l’insuffisante mixité sociale de l’école passe par une politique sociale qui s’attaque aux problèmes d’emploi, de logement et d’urbanisme.

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A partir du moment où la droite a décidé de faire de la suppression de la carte scolaire un élément de sa campagne électorale, sa propagande a mis l’accent sur “l’hypocrisie” qu’il y aurait à défendre une sectorisation “massivement contournée”. La réalité est beaucoup plus nuancée : si on élimine les 20 % des familles qui vont dans le privé et pour qui la suppression de la carte scolaire ne change rien, il reste 10 % de dérogations, dont un certain nombre pour des motifs acceptables (médicaux notamment). On est donc loin d’un évitement massif, et les quelques pour cent de tricheurs peuvent difficilement légitimer la suppression du système lui-même.

En effet, la carte scolaire joue un autre rôle, qui à lui seul légitime qu’on se batte pour son maintien. Elle est le signe d’une conception égalitaire de l’école, qui fait de celle-ci un service public auquel chacun a accès dans les mêmes conditions quel qu’il soit et où qu’il soit. Vouloir supprimer actuellement la carte scolaire, c’est vouloir changer non pas un simple aspect technique mais cette fonction même de l’école, incompatible avec la logique libérale qui repose sur la marchandisation et la compétition.

Une attaque à trois dimensions

Attaque politicienne, qui vise en période électorale à s’attirer des suffrages en trouvant des boucs émissaires, en divisant l’électorat et en proposant des solutions “simples”. L’évolution de l’argumentation de Sarkozy est révélatrice : en mars 2006, il met en avant l’idée, simplement libérale, du “libre choix ” de l’école par les familles ; en mars 2007 il explique que la carte scolaire est “une fatalité pour ceux qui n’ont pas les moyens ou les relations pour s’en affranchir ”. La carte scolaire est ainsi devenue le moyen pour Sarkozy à la fois de se montrer soucieux du “social” et de ramasser les voix de ceux pour lesquels les difficultés scolaires de leurs enfants se traduisent en ressentiment.

Attaque relevant aussi d’un aspect social. La politique libérale incarnée par Sarkozy a besoin de s’appuyer sur les classes moyennes et donc de les favoriser. Or ce sont elles - et non la haute bourgeoisie dont les enfants ont déjà leurs écoles “à eux” - qui souhaitent le plus une école qui leur permette de s’élever socialement, elles qui voient du plus mauvais œil la cohabitation de leurs enfants avec ceux des catégories populaires, a fortiori issus de l’immigration. La carte scolaire leur apparaît dès lors comme la mesure qui oblige leurs enfants à fréquenter des “sauvageons” et les empêche d’atteindre de plus hautes destinées. Dans le jeu complexe des classes sociales, l’attaque contre la carte scolaire vise ainsi à satisfaire une catégorie sociale au détriment de l’école pour tous.

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Enfin, et c’est peut-être le plus important, la carte scolaire est l’instrument d’une attaque idéologique de grande ampleur, qui remet en cause deux principes fondamentaux de la vie démocratique. En même temps qu’étaient introduites des “bourses au mérite”, un premier signal fort des intentions de la droite, passé quasiment inaperçu, a été donné lorsque, à la rentrée 2006, des élèves “méritants”, ceux des 249 collèges “Ambition Réussite” qui auraient une mention très bien au brevet, ont pu choisir leur lycée. Il s’agit là d’autre chose que de la simple reconnaissance d’un mérite particulier par la réussite sociale ou par l’accès à une fonction particulière : c’est ici une conception du mérite très droitière parce que très inégalitaire qui entre à l’école, puisque les enfants n’ont plus un droit égal à l’éducation, mais ont des droits différents en fonction de leur “mérite” supposé.

Corollairement est remis en cause le principe d’éducabilité, qui veut que tout enfant soit éducable. Ce principe implique précisément qu’il ait le droit à l’éducation, et que tous aient le droit à une même éducation. Cela signifie qu’on cherche à l’école et par l’école à réduire les différences sociales. C’est cela qui est remis en cause par la suppression de la carte scolaire. L’école à deux ou plusieurs vitesses n’est certes pas nouvelle ; mais c’est la première fois depuis Jules Ferry qu’elle est institutionnalisée, et sous la pire forme : celle d’un apartheid social ; et c’est surtout la première fois qu’elle est idéologiquement
légitimée par le pouvoir en place.

“Faut-il supprimer les feux rouges parce que certains les grillent ?”

Enfin, cette entreprise de tri social se double d’une triple arnaque.
D’abord, lorsque les journalistes du Monde demandent à Darcos, à propos des motifs de dérogations de la phase d’assouplissement de la rentrée 2007 : “Et si c’est seulement pour rejoindre un “meilleur” établissement ? ”, Darcos précise : “Ce motif ne pourra pas être retenu tout de suite. Même si je le trouve tout à fait recevable.” (01/06/07). Ce qui suppose que, au lieu de chercher à réduire les écarts, on entérine définitivement l’existence d’établissements “meilleurs” et donc d’autres “moins bons”.

Ensuite, Darcos prétend vouloir “encourager la mixité” : “à terme chaque établissement devra contribuer à la mixité. Je ne veux pas employer le mot de quota parce qu’il est horrible, mais nous allons essayer d’encourager la mixité géographique et sociale au niveau de chaque établissement ” (Le Monde, 01/06/07). Mais il se garde bien de préciser comment : on peut supposer que chaque établissement se verra contraint d’accepter quelques élèves “méritants” venus de quartiers jugés “difficiles”. Mais une chose est sûre : ces élèves-alibis seront forcément en petit nombre. Imposer une véritable mixité reviendrait à recréer une carte scolaire encore plus autoritaire !

Enfin, il est un aspect de la suppression de la carte scolaire qui ne peut pas passer inaperçu : c’est que, sous prétexte de donner aux familles le “libre choix” de leur établissement, on va en fait donner aux établissements le droit de choisir leurs élèves, à l’instar de ce qui se passe dans le privé (où, précisément, il n’y a pas de carte scolaire !). C’est la conséquence inévitable de la désectorisation. Et les établissements dont la réputation n’est pas bonne vont être l’objet d’une désaffection inévitable, ce qui motive les appréhensions des chefs d’établissement : comme le confie l’un d’eux à Libération du 28 mai à propos des “collèges ghettos”, “ Nos 10 % de bons élèves partiraient dans de meilleurs établissements, et nous resterions avec les moins bons, encore plus ghettoïsés” (28.05/07).

Et maintenant ?

La volonté de ne pas heurter de front une opinion pas encore totalement acquise et les difficultés techniques bien réelles de mise en œuvre de la désectorisation conduisent le gouvernement à faire preuve de prudence dans ses déclarations et de flou sur les mesures concrètes qu’il va prendre. Mais l’orientation, elle, est bien fixée, et Darcos martèle “En 2010 au plus tard, nous aurons vraiment donné la liberté de choix aux familles ”.

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Dans tous les cas de figure, ce qui est en route, c’est la mise à bas du principe d’égalité devant l’éducation. Certes cette égalité est loin d’être réalisée, mais du moins le principe était-il maintenu et même érigé en valeur. Une fois ce principe détruit, la situation risque de changer radicalement et pour longtemps si nous ne menons pas résolument la lutte sur ce terrain.

Sud éducation Puy-de-Dôme