La cagnotte et le bâton

« Expérimentations » dans l’académie de Créteil
jeudi 21 janvier 2010

Le projet de mettre en place une « cagnotte collective » pour récompenser l’assiduité des élèves dans trois lycées professionnels pilotes, plus ou moins inspiré de dispositifs anglo-saxons, et financé pour une part par des fonds privés, inaugure la « Politique globale de la jeunesse ». Voila qui promet !

L’affaire de la cagnotte a soulevé un très vaste tollé au nom notamment des « valeurs de l’École républicaine ». Syndicats, associations de parents, organisations lycéennes, spécialistes de l’éducation, et même certains élèves concernés ont massivement rejeté le projet. Et c’est la débandade dans les rangs de la majorité. Sarkozy, favorable le 7 octobre, quitte le navire le 16, en évoquant sa « très grande réticence » non sans nous servir son brouet ranci sur le travail et le mérite ; Chatel bredouille que les choses ont été mal présentées et parle d’« expérimentations multiples » ; Pécresse se dit « très réservée » ; Hirsch doit se sentir bien seul quand il persiste et signe, évoquant « un choc culturel » nécessaire en raison d’une « forte efficacité » attendue. Le pauvre Martin a décidément perdu la boussole en promouvant dans l’École un dispositif qui semble tenir de la télé-réalité et des plateformes de France-Telecom.

Une solution absurde à un problème mal posé

Chercheurs et professionnels accumulent les arguments pour dévoiler l’inefficacité programmée, les effets collatéraux probables et les visées politiques profondes de la « cagnotte ». Qui peut raisonnablement penser que de telles mesures puissent avoir un véritable effet sur un phénomène aussi complexe que l’absentéisme qui combine, on le sait, des dimensions sociales, familiales, psychologiques et institutionnelles ? S’y attaquer exigerait des politiques bien plus ambitieuses et éclairées, centrées notamment sur la prévention. D’autant qu’il faut aussi relativiser l’ampleur du problème. Une note récente de la très officielle « Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance » (DEPP) du Ministère de l’Éducation nationale en dresse un tableau bien plus nuancé, très éloigné de la description apocalyptique qu’on nous sert dans les médias et qui souligne la grande diversité des situations. Les problèmes majeurs se concentrent dans un certain nombre de lycées professionnels. Au vu de la dévalorisation continue de cette voie, de son recrutement social, des difficultés générées par la réforme du baccalauréat professionnel en trois ans, des graves problèmes d’affectation et d’éloignement courant du domicile, on ne s’en étonnera pas. La note de la DEPP rappelle fort utilement que les élèves perdent aussi du temps d’enseignement, et de manière significative, en raison du non-remplacement d’enseignants absents, ce qui est tout à fait d’actualité en ces temps de suppressions massives de postes.

La confusion des genres

La cagnotte serait donc presque risible si elle ne touchait les fondements de l’échange éducatif et du rapport au savoir. Philippe Meirieu y voit une véritable transgression : « cet échange doit donner à la personne le goût d’aller au-delà, de se projeter dans l’avenir. Ce qui fait grandir l’élève, c’est la gratification symbolique, pas matérielle. C’est la fierté d’avoir réussi, d’avoir relevé un défi, franchi une étape. Le registre matériel clôt l’échange alors que le symbolique l’ouvre ». D’autres voix dénoncent la grave confusion qu’on opère entre motivation et récompense, la primauté du groupe de jeunes dans un processus périlleux d’auto-contrôle qui vient déposséder l’adulte de son autorité, les phénomènes de groupes qui résulteraient d’une telle mesure, le renforcement des valeurs de rivalité acharnée et de l’argent-roi déjà très présentes dans la jeunesse… Pour les traders qui nous gouvernent, tout s’achète et tout se vend ! La Note de Vie scolaire nous l’avait appris, l’éthique de la formation et la formation à l’éthique sont les cadets de leurs soucis.

Bientôt le management dans les établissements

La dégradation des conditions de travail et la fragilisation des personnels contribuent grandement à la mise en place d’une politique « de la cagnotte et du bâton » : la cagnotte, ce sera le management ; le bâton, les équipes mobiles de sécurité mises en place dans l’académie de Créteil le manient très bien. Quoi de plus emblématique que le choix de l’industriel Alfred Costes à Bobigny pour « expérimenter » la cagnotte ? L’établissement a connu de nombreuses suppressions de postes et près de 50 % du personnel travaille sous un statut précaire. Le champ est si bien dégagé que l’administration s’est dispensée d’informer officiellement les personnels jusqu’aux premiers reportages diffusés par les médias.

Depuis sa création Sud éducation milite pour l’ouverture de davantage de postes aux concours, c’est-à-dire l’inverse de la logique qui préside encore à la rentrée 2009, ainsi que pour le rétablissement des étudiants-surveillants. Sud éducation revendique une vie scolaire porteuse de valeurs d’égalité, de fraternité, de solidarité, de démocratie, de laïcité, d’émancipation et de respect mutuel, une vie scolaire qui puisse lutter efficacement contre les ruptures et l’exclusion scolaire et sociale.

Commission Vie scolaire

Navigation