La Commune est en marche

Grève enseignante à Oaxaca (Mexique)
mercredi 1er novembre 2006
mis à jour vendredi 5 janvier 2007

Le 22 mai dernier les enseignants de l’Etat d’Oaxaca entrent en grève pour les salaires, puis reconduisent le mouvement.
Le 14 juin, le gouverneur de l’Etat, Ulises Ruiz (PRI), déclenche une brutale répression pour en finir avec la mobilisation.

Cela radicalise le mouvement, dont le principal mot d’ordre devient dès lors la destitution du gouverneur. Cette revendication trouve rapidement un écho favorable dans la population : la brutalité envers les enseignants a choqué, et elle venait après bien d’autres perpétrées dans l’Etat contre le mouvement social, c’est-à-dire surtout des organisations indiennes. Cet Etat du sud du Mexique est avec le Chiapas voisin un des plus indiens du pays. La répression contre les enseignants a fait déborder le vase. De plus, tout le monde sait qu’Ulises Ruiz est devenu gouverneur grâce à la fraude électorale de son parti, le Parti Révolutionnaire Institutionnel (!).

Des centaines de milliers d’Oaxaquègnes ont alors occupé la rue et pris plus de 30 mairies. Près de 350 organisations, communautés indiennes, syndicats et associations civiles ont formé l’Assemblée Populaire du Peuple d’Oaxaca (APPO), qui se proclame représentation légitime du peuple souverain face au pouvoir illégitime d’Ulises Ruiz. Cela a coïncidé avec les élections fédérales du 2 juillet, qui ont donné aux Oaxaquègnes l’occasion d’infliger une sévère raclée au PRI, ainsi qu’au PAN (droite, au pouvoir à Mexico).

Depuis lors, une très large part de la société ne reconnaît plus Ulises Ruiz comme gouverneur. L’APPO a entamé avec succès une campagne de désobéissance civile pacifique et assume de fait le contrôle politique de la ville et d’une partie au moins de l’Etat, formant un embryon de « gouvernement » alternatif.

En juillet et août, malgré les soutiens reçus de tout le pays à la « Commune d’Oaxaca », la tension montait. On ne compte plus les attentats commis contre des personnalités de l’APPO ou contre les plantones (piquets ou barricades).

Marche pour la Dignité

En septembre, non seulement les enseignants n’ont pas repris le travail, mais les travailleurs de la santé les ont rejoints dans la grève. Plus que jamais, l’APPO maintient son exigence de destitution d’Ulises Ruiz. Mais le PAN au pouvoir à Mexico a besoin de l’alliance avec le PRI, qui réclame à cor et à cri le « rétablissement de l’ordre ». Et la direction nationale du Syndicat National des Travailleurs de l’Education (SNTE),dont la 22ème section a été l’aile marchante du mouvement oaxaquègne, fait pression pour la reprise des cours.

Pour déjouer ces manœuvres l’APPO a organisé la Marche pour la dignité des peuples d’Oaxaca, partie le 21 septembre de la capitale de l’Etat pour Mexico. La colonne reçoit un accueil extrêmement chaleureux là où elle passe et le renfort de délégations d’enseignants des Etats voisins.
Depuis, certaines choses commencent à bouger. On assiste d’une part à un raidissement du futur ex-gouverneur Ulises Ruiz et du PRI local. Le 24 septembre, par exemple, après sa réapparition publique, le rassemblement de protestation de l’APPO a subi une attaque armée (7 blessés dont un par balle). Après une retraite précipitée, Ruiz a sommé les enseignants de reprendre le travail le lendemain, sous peine de radiation et de poursuites pénales. Les cours n’ont pas repris. Mais le PRI utilise ses propres provocations pour « démontrer » que la situation dégénère.

Risque de contagion

Ailleurs dans le pays c’est l’inquiétude de la contagion qui domine chez ceux d’en haut. Le président de la Confédération des Chambres de Commerce s’inquiète « d’une affaire qui pourrait s’étendre à d’autres régions aussi pauvres qu’Oaxaca et ayant des revendications si anciennes qu’elles représentent un risque pour la stabilité sociale ». Le gouvernement central est pris entre la peur du « mauvais exemple » que donne Oaxaca au reste du Mexique, ce qui pousserait à la répression, et la peur d’un mouvement général de solidarité s’il réprime. Il envoie donc d’importants effectifs militaires, tout en jurant qu’il ne s’en servira pas. Au moment où on écrit ces lignes, il ne fait même plus un préalable de la reprise des cours : il se contenterait d’un abandon des barricades et occupations pour retirer les troupes, jure-t-il. Il va sans dire que cette situation est explosive et que tout peut basculer- dans un sens ou l’autre - à tout moment.

Dans les grandes manœuvres imaginées par le gouvernement central pour désamorcer la bombe oaxaquègne, il y a par exemple... la satisfaction des revendications des enseignants ! Le gouvernement propose également quelques mesures pour calmer l’APPO : « citoyennisation » des organes électoraux, plus de transparence et d’accès à l’information, intégration des organismes de défense des Droits de l’Homme...

Pendant ce temps, la Marche pour la Dignité des Peuples d’Oaxaca avance d’un bon pas, malgré les tentatives sporadiques d’intimidation. Elle devrait arriver à Mexico lundi 9 octobre. Elle reçoit toujours le même accueil à son passage. Les femmes qui intègrent la Marche arborent une banderole qui dit : « Les femmes d’Oaxaca ont laissé tomber le tablier, s’il le faut elles prendront le fusil ».

7 octobre 2006
Sud éducation Haute-Normandie


Chronologie d’une insurrection

22 mai : 70 000 instituteurs d’Oaxaca se mettent en grève et campent sur la place principale de la capitale.

14 juin : À l’aube, 2 000 policiers attaquent le campement. Trois heures plus tard, les instituteurs soutenus par la population reprennent le contrôle de la ville.

2, 7, 16 juin : Les manifestations mobilisent jusqu’à 800 000 participants.

17 juin : Création de l’APPO.

Fin juin : Occupations de mairies suivies de l’expulsion de maires et d’élections de conseils. Les administrations sont fermées et les véhicules officiels réquisitionnés.

23 juillet : Manifestation contre le mi-traillage de Radio Universidad. Six paysans sont placés en garde à vue puis libérés par la population.

1er août : Une manifestation de femmes armées de casseroles occupe la radio-télévision officielle.

3 août : Des hommes masqués tirent sur les locaux de la télévision occupée.

9 août : Assassinat de trois Indiens de l’APPO et arrestation de deux leaders de l’APPO. Trois instituteurs sont enlevés par des inconnus et torturés dans un commissariat.

10 août : Des hommes ouvrent le feu sur une manifestation pour la libération des trois instituteurs : un mort.

16 août : Les organisations patronales parlent de « dégâts économiques à effet domino ». Les pertes pour l’économie régionale sont aujourd’hui estimées à 300 millions de dollars.

17 août : Début des grèves des syndicats de la santé, des télécommunications, de l’université et des services municipaux.

21 août : Des paramilitaires expulsent les occupants de la télé officielle. Dans les heures qui suivent, l’APPO investit 12 radios commerciales.

22 août : Un groupe armé parcourt les rues et tire sur les radios occupées : deux morts. Des dizaines de barricades sont dressées pour empêcher les tueurs de circuler.

30 août : Le quotidien La Jornada révèle que 1 200 hommes s’entraînent dans 2 casernes du centre du pays en vue d’intervenir contre les mouvements d’insurrection civile.

4 octobre
 : Le ministre de l’Intérieur, Carlos Abascal, jure que l’armée n’interviendra pas... tout en affirmant que « la situation a atteint des limites ».

9 octobre : Arrivée prévue à Mexico de la Marche pour la dignité des peuples d’Oaxaca.

(Source CQFD)