“L’opinion publique soutient les réformes” martèlent médias, patronat et gouvernement...

LA BELLE AFFAIRE !
lundi 7 janvier 2008
mis à jour vendredi 7 mars 2008

Il fallait s’y attendre : dans sa
stratégie d’accélération de la casse
des services publics par une série
impressionnante d’attaques tous
azimuts (autonomie des universités,
service minimum dans les transports
ferroviaires, nouvelles franchises
médicales, privatisation de
GDF, postes supprimés dans la
fonction publique, suppression de
la carte scolaire, destruction des
régimes spéciaux de retraite…), le
gouvernement se targue du soutien
de l’opinion publique (OP).

« La France est mûre » pour mettre
fin à des « privilèges indignes », clament
certains, sans vergogne. Les
salariés et leurs syndicats doiventils
alors se résigner à de futures
défaites ? L’OP est-elle vraiment
l’oracle des temps modernes ?
Rien n’est moins sûr !

L’opinion publique, un artifice au service des professionnels de la politique

L’OP désigne la « somme d’opinions - appréciations, positions - individuelles convergentes sur un
sujet d’intérêt général [1] ».Mais cette
définition mérite réflexion : l’OP
est-elle ce qu’en mesurent les sondages
ou bien les sondages mesurent-
ils l’OP ? Comment se crée
cette convergence ? De quel public
s’agit-il ? Des sociologues et des
politologues répondent que l’OP
est un artifice qui ne se confond
pas avec la volonté populaire.

L’OP est l’ensemble des représentations,
construites socialement, de
ce qu’est censé penser l’ensemble
de la population sur les questions
d’actualité. Au sens rigoureusement
réaliste, l’OP, bien sûr, n’existe pas.
Il est impossible en effet que l’ensemble
des membres d’un groupe
important aient tous des opinions
sur tous les problèmes de l’heure ;
impossible également d’agréger des
jugements de nature et d’intensité
différentes : les uns reposant sur des
convictions fermes, d’autres encore
sur des impressions fugitives, d’autres
encore improvisés pour satisfaire
un questionneur.

L’OP est un concept né de la nécessité
pour le pouvoir politique ou,
au contraire, ses contestataires de
mobiliser à leur profit un acquiescement
supposé, afin d’en tirer une
légitimité supérieure, lorsqu’il
advient que les seules justifications
fondées sur la force, la religion ou la
tradition deviennent insuffisantes.
Loin de pouvoir représenter « ce que
les gens pensent, elle est, en un
sens, toujours fabriquée [2] ». C’est
la thèse proposée par H.Blumer dès
1948, reprise par P. Bourdieu en
1973. L’OP n’existe pas car :
- toutes les opinions ne se valent pas
- les questions posées sont de fait
imposées par les faiseurs ou leaders
d’opinion (médias, instituts de sondage
et ministères notamment).

L’opinion publique n’est pas la volonté populaire

En outre est soulignée « la différence
entre l’OP et la volonté populaire
(VP). Celle-ci s’exprime à travers
un ensemble d’institutions représentatives
et selon un cérémonial
qui vise à en souligner la sacralité,
alors que celle-là n’est que l’avis
commun d’un ensemble d’individus
sur un problème posé en
termes généraux, sans que cela
implique un engagement personnel
profond ». Plus précisément, il
y a trois différences.

La première « réside dans leurs
sources respectives. Tandis que l’OP
est une synthèse réalisée à partir
d’éléments disparates, la VP exprime
des exigences unifiées ». « L’OP
n’existe qu’au niveau du collectif »,
mais « la VP, au contraire, s’enracine
bien plus profondément dans
les vouloirs individuels. »

La deuxième « concerne leur
contenu. » L’OP « porte sur des questions
à propos desquelles les individus
ne se sentent pas directement
ou gravement concernés ». « Il y a
dans l’OP une communauté d’indifférence
qui explique sa mobilité
et qui la rend plus perméable aux
influences que la VP [...]. La VP
procède de situations concrètes
qui seront directement affectées
par le sort » des revendications
individuelles. « C’est pourquoi elle
ne peut se permettre cette sorte
d’ascétisme dont se prévaut parfois
l’opinion, mais qui, au fond,
révèle qu’elle n’est qu’un luxe
pour celui qui la professe ».

La troisième « tient à l’inégalité de
leur intensité ». Il manque à l’OP
« ce qui fait la force véritable, c’est
à dire la constance et le courage ».
L’OP est versatile, ce qui « lui ôte
de son efficacité puisqu’il n’est
guère de circonstances où l’on ne
puisse avoir raison de l’OP à condition
de savoir attendre ». L’OP
« n’est forte que de la faiblesse
des obstacles qu’elle rencontre.
Qu’une résistance se dessine, servie
par une volonté ferme, alors
elle se désagrège. C’est qu’en effet
elle est sans courage parce qu’elle
est sans conscience ». Tout autre
est l’intensité de la VP : « comme
elle prend naissance au niveau des
vouloirs individuels, elle porte la
marque qui caractérise les engagements
personnels : plus d’obstination,
de constance et de combativité
[...]. Il y a en elle un dynamisme
dont l’opinion est rarement animée.
L’OP juge ; elle suggère rarement
et ne crée jamais. Elle se saisit des
problèmes portés devant elle, mais
ce n’est pas elle qui les pose. »

Ne pas baisser les bras

Les manoeuvres de manipulation
de l’OP par le gouvernement et le
patronat doivent et peuvent donc
être déjouées, à condition que les
salariés et leurs syndicats accomplissent
deux principales tâches.

D’abord, dénoncer les mauvaises
questions pour populariser les
bonnes, celles que les sondeurs ne
posent pas car le plus souvent la
réponse est dans la question. Par
exemple : souhaitez-vous payer le
gaz plus cher afin d’enrichir des
actionnaires ? Faut-il obliger les
salariés dont le métier est pénible à
travailler plus longtemps ? Prendriez-
vous le train si la sécurité n’était
pas assurée faute de personnels
 ? Sera-t-on mieux soigné si
l’accès au soins est plus onéreux ?
Doit-on sanctionner un salarié qui
décide au dernier moment de faire
grève par solidarité ? Faut-il réduire
les services gratuits de l’école
publique afin de promouvoir les
services payants de l’école privée ?

Mais surtout engager ensemble leurs
forces et en entraîner d’autres dans
le combat pour construire une réelle
volonté populaire, au lieu de faire
du suivisme par rapport aux sondages.
Les récents et durs conflits sur
les régimes spéciaux de retraite et
sur l’« autonomie » des universités,
ont hélas montré que telle n’était
pas la volonté des dirigeants des syndicats
qui se résignent à accompagner
la casse des services publics et
des droits des salariés.

Sud éducation Loir-et-Cher


[1Dictionnaire de Sociologie,
Le Robert/Seuil,1999.

[2Dictionnaire de la Science politique
et des institutions politiques,
Colin, 2000