L’école et les filles

Les discriminations continuent
jeudi 10 février 2005
mis à jour mardi 19 avril 2005

Si tout le monde s’accorde à dire que l’école est un instrument de reproduction des inégalités sociales, il nous semble important de prendre en compte un facteur moins connu : l’appartenance de genre, masculin ou féminin. Si l’égalité des droits est formellement réalisée depuis quelques décennies (unification des enseignements secondaires féminin et masculin en 1924, généralisation de la mixité scolaire en 1966), on peut néanmoins s’interroger sur la persistance d’inégalités flagrantes.

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Les filles réussissent mieux à l’école

L’interprétation des chiffres est toujours assez délicate mais, même si des débats subsistent sur les critères de réussite, on peut parler de supériorité scolaire des filles. Celle-ci date de l’explosion scolaire des années 60.
Depuis 1964, il y a tous les ans plus de bachelières que de bacheliers. Ces écarts garçons filles se doublent d’écarts sociaux considérables (77% des filles de famille de catégories socioprofessionnelles supérieures arrivent en terminale pour 35% des filles de familles de catégories défavorisées).

Cette “inégalité” filles-garçons est plus importante dans les milieux populaires. Pourtant, la supériorité des filles à l’école ne conduit pas à une mixité de toutes les filières notamment dans les filières d’excellence.

Des filières et une orientation très sexuées

Les filles se retrouvent exclues des CAP et BEP industriels alors qu’elles sont très présentes dans le secteur tertiaire : on trouve 10% de filles dans les formations industrielles et 69% dans le secteur tertiaire.

En enseignement général, elles sont massivement présentes dans les classes littéraires (81,5%) et minoritaires en S (41%) alors qu’en classe de seconde, elles ont des résultats scolaires meilleurs que les garçons. La division sexuée des filières perpétue de fait celle des formations puis des emplois. On assiste ainsi à une concentration de la main d’œuvre féminine dans certaines filières professionnelles. Cette concentration entraîne une dévalorisation des salaires et une précarité accrue.

L’école, un rouage de la reproduction sexiste

Le “sérieux” qui entoure l’éducation des filles à la maison se retrouve dans l’attention portée au travail scolaire, ce qui pourrait expliquer les meilleures performances à l’école. Dans les interactions pédagogiques, les études montrent que les garçons bénéficient d’un enseignement plus personnalisé et d’une plus grande part d’attention (44% des interactions se font avec les filles contre 56% avec les garçons). En plus de désavantager les filles, cette attitude est perçue comme un message implicite : “la réussite des garçons est plus importante que celle des filles”. Elles intègrent l’idée que plus tard, leur vie professionnelle passera au second plan devant celle de leur époux.
Dès lors, les filles adoptent des stratégies de résistance : silence relatif, concentration sur le travail, recherche de relations individualisées avec les enseignants, excellence scolaire...

Les attentes des enseignant-e-s
ne sont pas les mêmes selon qu’ils/elles interrogent des filles ou des garçons : alors qu’on va interroger une fille pour répéter une notion déjà vue en classe, on va interroger un garçon pour faire émerger une notion nouvelle.

Les enseignant-e-s jouent très fréquemment sur les rivalités de sexe et sur les différences entre filles et garçons :
- pour un problème de discipline, les garçons turbulents seront placés à côté des filles ;
- les remarques concernant l’apparence, l’habillement ne concernent que les filles (qui fera remarquer à un garçon que son caleçon dépasse alors que l’on ne se prive pas d’en faire sur les strings).

Enfin, on observe dans les classes que les élèves garçons sont plus perçus comme des individualités (parfois problématiques) et les élèves filles comme un groupe indifférencié. Cela renvoie à quelque chose d’observable par ailleurs : dans les relations entre groupes sociaux inégaux, les membres de la catégorie supérieure sont individualisés alors que les membres de la catégorie inférieure sont considérés comme semblables et interchangeables, définis par leur appartenance catégorielle.

Tous ces comportements de la part des enseignants entérinent les stéréotypes de sexe.

Les manuels scolaires : sexistes dans le primaire...

De nombreux travaux se sont intéressés au contenu des programmes et des manuels : c’est la vision très conventionnelle des adultes qui est proposée aux enfants et ceci est particulièrement net dans les manuels du primaire qui prétendent mettre en scène la vie quotidienne.

Voici les résultats d’une recherche réalisée par l’Association européenne Du Côté Des Filles : alors que les femmes mariées travaillent à hauteur de 64%, les manuels du primaire comptent environ 90% de femmes au foyer ; ces femmes au foyer sont d’ailleurs fort actives et leur tâches ménagères sont détaillées à loisir ; les rares femmes qui travaillent ont des professions fortement féminisées (hôtesse de l’air, infirmière, secrétaire, caissière, vendeuse...). Quant aux personnages masculins, ils sont systématiquement prédominants, plus nombreux et plus en valeur que les personnages féminins. On trouve encore des pères traditionnels qui lisent le journal, se reposent dans leur fauteuil-trône et dans leurs charentaises, qui bricolent ou jardinent.

Ces études montent que les enfants associent certains symboles à l’un ou l’autre des sexes. Ainsi, le tablier et le cabas sont attribués d’office à la mère, le journal, le fauteuil ou le cartable au père.

comme dans le secondaire !

Les femmes apparaissent très rarement dans les manuels de sciences physiques ou de biologie. En biologie, leur seule apparition est souvent dans le cours sur la procréation et l’étude de la maternité. En physique, la seule femme chercheuse est Marie Curie. Et les femmes présentes dans les manuels sont là pour illustrer l’échographie ou la notion de vitesse en sport. Dans les manuels d’histoire, elles sont trop souvent des saintes ou des courtisanes, des « femmes de » (femmes de rois ou d’ouvriers). Elles apparaissent pour illustrer les conditions de vie, le progrès technique (réfrigérateur, aspirateur). Et que dire quand on lit que le suffrage universel a été institué en 1848 après l’abolition du suffrage censitaire ?

L’évaluation au centre du problème

Il faut nous poser la question de l’évaluation. Les profs interrogent moins souvent les filles, leur laissent moins le temps de répondre, les réprimandent moins. Les garçons sont plus réprimandés et donc plus poussés à réussir. Selon les sociologues, deux hypothèses se dégagent sur les “meilleures” performances scolaires des filles.

Les chercheurs hommes (Baudelot, Establet) prétendent que, contrairement aux garçons qui s’accrochent même avec des résultats médiocres, les filles se détournent plus vite des matières scientifiques (mécanisme d’auto-sélection). A résultats scolaires égaux, les filles s’estiment moins douées que les garçons. Par exemple, quel que soit leur niveau, les filles doutent plus que les garçons de leurs capacités en mathématiques (1/3 des filles contre 50% des garçons pensent être douées en maths). Autrefois, quand le latin ou le grec jouaient un rôle central dans la hiérarchie des filières, on postulait qu’elles étaient inaptes à ces disciplines. Il se produit ce qu’on appelle “l’effet d’attente”.

Les chercheuses femmes (Duru-Bellat, Mosconi) postulent quant à elles que les meilleures performances des filles sont d’abord le résultat des soi-disant vertus féminines : obéissance, docilité, voire passivité... Ces stéréotypes sociaux préparent mieux les filles au “métier d’élève” ; par contre, à long terme, les garçons seraient mieux préparés à la compétition scolaire. A l’inverse, l’éducation « héroïque » des garçons les conduisent au mépris des règles, rejet des contraintes, chahut... Mais surtout, ces chercheuses ont montré que les filles seraient, à aptitudes égales, surévaluées. Les enseignant-e-s sont imprégné-e-s de préjugés. Et si ces préjugés sont favorables aux filles en ce qui concerne les questions de comportement, ils leur sont défavorables en ce qui concerne les questions d’aptitudes. Ainsi l’enseignant-e mettra plus en évidence chez une fille son conformisme et sa passivité. Le stéréotype de l’élève fille rejoint le stéréotype de l’élève de milieu “populaire” qui fait ce qu’il peut pour s’en sortir. On ne s’attendait pas à ce qu’il s’en sorte, on ne lui reprochera pas d’échouer et on se félicitera de sa réussite. Ce type de jugement est particulièrement vrai dans les matières scientifiques.

L’attitude des enseignant-e-s distille une moindre confiance dans les possibilités des filles. Alors que les filles “font ce qu’elles peuvent”, les enseignant-e-s considèrent a priori les garçons comme des “sous réalisateurs” : ils sont intelligents mais ne font pas d’efforts. Leur échec est dû à un manque de travail, ils ont des capacités indéniables mais ils ne les exploitent pas. Ils sont en conséquence très stimulés. Les garçons savent que pour garder l’estime de l’enseignant-e, ils doivent réussir dans la matière, alors que les filles savent qu’il leur suffit de continuer à être sages pour être “aimées”.

Reste à déterminer l’importance de ces effets d’attente sur le résultat final. Ils semblent à la racine des différences d’évaluation constatées et extrêmement déterminants dans les performances des élèves, filles ou garçons.

Des garçons dominants, des filles dominées

Les élèves sont à l’école dans un monde profondément structuré selon leur sexe. Dans l’espace classe, ce sont les garçons qui dominent. Ils dominent l’espace de jeux, la cour de récréation. Ils dominent l’espace didactique : ils utilisent leur savoir pour se faire valoir, ils dominent l’espace sonore par leur prise de parole voire par des problèmes de discipline.

La mixité renforce les comportements stéréotypés : les garçons prennent le leadership, les filles s’effacent. Elles retirent de la mixité une moindre confiance dans leurs possibilités alors que les garçons confortent une estime d’eux-mêmes et, toujours, un souci de stratégie et de domination. Dans ces conditions, des espaces de non-mixité pourraient-ils aider les filles à développer plus d’assurance et de confiance en elles ? La conséquence de la bataille pour la mixité doit être une bataille d’ampleur contre les discriminations sexistes et machistes, parmi les plus présentes des discriminations dans les enceintes scolaires.

Sud éducation Finistère