L’arbre qui cache la forêt

jeudi 21 janvier 2010

Le 19 novembre dernier, Luc Chatel présentait au Salon européen de l’Éducation les nouvelles grilles horaires du lycée. Parmi les nombreuses modifications annoncées, la disparition de l’histoire-géographie de la liste des disciplines obligatoires en terminale S a fait grand bruit. Universitaires, artistes, intellectuels, chercheurs, syndicats, citoyens de tous bords se sont emparés en quelques jours du problème posé par cette carence et ont affirmé d’une seule voix leur indignation : l’histoire-géo n’est pas une discipline mineure, elle permet de faire réfléchir les élèves sur des questions fondamentales pour en faire des citoyens responsables ; il faut qu’elle demeure une discipline obligatoire en terminale scientifique.

Cet embrasement passionné, bien évidemment légitime sur le fond, a tellement été relayé par les médias qu’il a fini par effacer complètement tous les autres aspects de la réforme des lycées, comme si elle pouvait se résumer à cela. Comme si c’était la mesure phare du projet Darcos-Chatel. Comme si les rapports Apparu et Descoings, publiés en mai et juin 2009, ne préfiguraient pas d’autres changements. La mobilisation des lycéens et des syndicats contre la réforme du lycée a commencé dès novembre 2008. Le 15 décembre, Xavier Darcos annonçait son report d’au moins un an : c’était reculer pour mieux sauter, mais certains se sont félicités de cette « victoire », aussi fragile était-elle. Le 10 décembre 2009, le Conseil Supérieur de l’Éducation a adopté le projet de réforme, malgré l’opposition d’une intersyndicale représentant une large majorité des personnels. Les décrets sur les filières générales du lycée sont annoncés avant la fin du mois de janvier et le ministre présentera au mois de mars 2010 la réforme des séries STI/STL.

La machine est donc en marche, et il ne s’agit pas que de la suppression d’une matière dans les filières S. C’est de la rentabilisation du travail des enseignants et d’un appauvrissement des savoirs enseignés qu’il est question : alourdissement du nombre de classes et des effectifs à prendre en charge, mise au pas de la profession avec la création d’une hiérarchie de professeurs intermédiaires par le renforcement du rôle du conseil pédagogique, multiplication des tâches intégrées à nos services ou effectuées en heures sup. (tutorat, orientation), remise en cause de l’existence des conseillers d’orientation-psychologues, diminution du nombre d’heures enseignées dans certaines matières, mise en concurrence des disciplines, suppressions de postes par dizaine de milliers...

Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour détruire le service public d’éducation !

C’est le même objectif qui inspire la contre-réforme de la formation des enseignants. Celle-ci supprime en pratique l’essentiel de la formation professionnelle proprement dite : plus d’année de stage après le concours, accès aux métiers de l’enseignement rendu plus difficile encore pour les jeunes issus des milieux populaires. Cette masterisation, à laquelle Sud éducation est opposé, ouvre d’autre part la porte à la suppression des concours nationaux et aggravera la précarisation des emplois d’enseignants.

Enseignants, chercheurs, parents, étudiants et lycéens, nous luttons tous ensemble pour faire entendre notre profond désaccord avec toutes les contre-réformes engagées. C’est dans son ensemble que cette réforme du lycée est inacceptable, tout comme celles de la formation des enseignants, du bac pro et du premier degré.

Ne soyons pas dupes et dénonçons les manipulations orchestrées par un pouvoir et des médias qui ont tout intérêt à attiser des débats réducteurs, voire simplistes, jetés en pâture à l’opinion pour occuper l’espace médiatique et singer ainsi la démocratie.