L’apprentissage : formation d’avenir ou servitude d’aujourd’hui ?

Dossier enseignement professionnel
samedi 15 novembre 2008

La formation professionnelle est une nécessité dans toute société organisée. Dans ce cadre, il est indispensable que chaque jeune reçoive une formation professionnelle.

Qu’entend-t-on par formation professionnelle ?

Il n’est pas question de traiter de la formation jusqu’aux niveaux universitaires mais d’évoquer ici celles dites de niveau V et IV, soit du C.A.P. au Bac Professionnel, via le B.E.P. qui préparent à des emplois d’exécutants et de maîtrise de premier niveau.

Un jeune qui veut apprendre un métier a essentiellement deux possibilités :
- comme élève, en formation initiale, sous statut scolaire, assurée en lycée professionnel (L.P.), public ou privé ;
- comme apprenti, apprentissage assuré principalement en entreprise par le patronat par le biais d’un Centre de Formation d’Apprentis (C.F.A.) public ou privé.

En Lycée Professionne

Une formation générale s’appuyant sur une base commune de connaissances est professionnellement diversifiée : les machines sont différentes et les entreprises d’accueil multiples pour chacun des élèves. Elle est dispensée par une équipe pluridisciplinaire : il n’y a pas d’un côté l’intellectuel et de l’autre le professionnel. Les statistiques de l’ANPE concernant la tenue dans l’emploi à 10 ans montrent que les élèves formés en lycée professionnel sont confortés dans leur emploi ce qui n’est pas le cas des apprentis.

Lorsqu’un élève veut quitter une formation ou en changer, l’Education nationale est tenue de lui trouver une solution. 9% des élèves de LP quittent le milieu scolaire sans solution. Chiffre apparemment élevé, mais faible quand on sait que l’Éducation nationale a l’obligation de prendre en charge tous les élèves, quel que soit leur niveau scolaire.

En apprentissage

La formation théorique est très peu générale et professionnellement peu diversifiée. Une entreprise se contentera généralement de transmettre un savoir correspondant à son équipement et à sa production. Elle formera donc des individus « conformes à ses besoins ».

Qui est apprenti ?

C’est de plus en plus rarement l’élève en difficulté car il ne pourra aboutir assez rapidement à une autonomie au poste de travail pour satisfaire le maître de stage.

Les employeurs laissent ces jeunes au Lycée Professionnel.
Ces élèves après une DP6* 3 (classe de 3e de Découverte Professionnelle) accèdent à la préparation d’un CAP (Certificat d’Aptitude Professionnelle), diplôme qui ne dispose pratiquement plus de passerelles vers d’autres niveaux d’études.

Avoir des difficultés de lecture, d’écriture ou de calcul ne permet généralement pas une bonne adaptabilité.

De même, le racisme peut être un moyen de sélection !

On constate que les jeunes de « couleur » sont souvent refusés quand ils se présentent pour un apprentissage, (probablement pas à cause de leur niveau de formation initiale !).Par contre si leur présence donne une originalité « commerciable » à l’entreprise, un ou deux seront embauchés.

Une main d’œuvre quasi gratuite…

Le rôle premier d’une entreprise n’est pas de former mais de produire. Dans ce contexte, l’apprenti devra être très rapidement productif. Le tuteur, qu’il soit le patron ou un salarié, a rarement prévu de consacrer du temps à une réelle formation si bien que le temps passé avec l’apprenti s’ajoute à son propre travail. Il est capital que l’apprenti soit apte à remplir une mission en autonomie, quitte à la limiter à un geste sur certaines chaînes de fabrication.

Dans beaucoup de cas, deux conséquences positives pour l’entreprise découlent d’une autonomie rapide de l’apprenti :
-  il est productif et remplace avantageusement, d’un point de vue financier, un employé ;
-  le tuteur retrouve rapidement sa liberté d’action au sein de l’entreprise, sans avoir à se charger de l’encadrer.

L’apprenti ayant le sentiment d’être devenu un ouvrier autonome, au même titre que les adultes, en tire une fierté. Mais malheureusement, il n’acquiert pas l’adaptabilité lui permettant de changer de poste de travail dans le futur et d’évoluer au cours de sa vie professionnelle.

N’est-ce pas condamner ces jeunes à rester sur des tâches d’exécution toute leur vie ?

Ces travailleurs « Kleenex » sont jetés, chaque fois que l’outillage ou la production change. L’actualité nous le montre tous les jours… Quant à s’adapter à une autre entreprise … On peut craindre qu’il ne s’agisse que de s’inscrire à l’ANPE !

Flexibilité, obéissance, formatage… Ou comment l’apprentissage provoque de la souffrance sociale

Le patronat a intérêt à avoir des employés formatés, obéissants qui ne connaissent ni ne comprennent le travail dans son ensemble. C’est un mode de relations sociales qui infantilise plus qu’il n’éduque interdisant le regard critique sur l’activité professionnelle, et laissant la maîtrise décider en ce domaine. Maîtrise qui, par son cursus de formation de plus en plus universitaire, n’a aucune connaissance du travail réel d’un ouvrier.

Le nombre de personnes souffrant de T.M.S. (troubles musculo-squelettiques) a explosé, ces dernières années, au point d’inquiéter les autorités. Pourtant la mécanisation de ces dernières décennies laissait à penser que les conditions de travail s’amélioraient. Or les décideurs ont « oublié » que le travail limité à un poste augmenterait les effets néfastes sur l’organisme avec un nombre de gestes limités mais très répétitifs.

L’absence de CHSCT (Commission d’Hygiène de Sécurité et des Conditions de Travail) dans les entreprises de petite taille n’a pas permis une prise en compte de ce problème.

L’apprenti est-il un citoyen dans l’entreprise ?

Il semble indispensable de faire de chacun de nous un individu à part entière conscient de ses responsabilités, conscient de son rôle social et ouvert sur le monde extérieur.

Il faut une véritable formation pour ces futurs travailleurs que sont les apprentis mais l’apprentissage ne s’en donne pas les moyens.

Il a juste le temps de former l’ouvrier « Kleenex » et n’a pas intérêt à élargir ses connaissances sur la législation du travail qui pourrait lui il pourrait apprendre ses droits, dans les domaines artistiques et culturels qui pourraient l’éloigner du travail, dans le domaine de l’économie qui pourrait lui faire comprendre le fonctionnement social, dans le domaine de la consommation qui pourrait en faire un consommateur averti réfléchissant avant d’acheter…

Même si la formation continue doit exister, elle ne prend toute sa valeur que si la formation initiale a des bases solides.

Quid du Droit du Travail ?

Un apprenti est confronté, seul, aux conditions de travail de son entreprise. Si les horaires ou les mesures de sécurité, ne sont pas respectés, il doit affronter son employeur, risquant la rupture du contrat d’apprentissage. Nombreux sont les employeurs qui savent qu’il est facile de faire obéir l’apprenti, en raison de sa vulnérabilité. D’autant plus vulnérable qu’il est jeune !
Comment faire respecter ses droits quand on a 14 ans face à un employeur qui répond « Ça a toujours été comme ça » ?

Alors que le droit du travail devrait protéger l’individu au travail, l’apprentissage, surtout dès 14 ans, permet tous les excès : travail de nuit, journées trop longues, tâches ingrates…

L’apprentissage ou la dépendance à une entreprise

Isoler chaque jeune dans son entreprise, c’est aussi le formater très tôt à l’individualisation des rapports dans le travail. L’apprentissage de la solidarité et de la défense collective n’est pas prévu au programme. Le jeune apprenti n’a aucune expérience professionnelle. Il est victime d’une « double peine » ; il n’a pas les notions pour se défendre et il est déjà isolé dans ce monde de l’entreprise. Dans ces conditions il ne peut s’opposer, remettre en question ou critiquer la façon d’agir de son employeur. C’est certainement cette notion de dépendance qui enchaîne le plus ce jeune à sa nouvelle condition.

L’absence de formation générale est un handicap

Professionnellement, l’ancien apprenti ne s’intègre bien que dans les premiers mois de sa vie active : il correspond exactement à un poste de travail. Mais la lecture des statistiques prouve qu’à moyen et long terme une fois devenu ouvrier ou employé, il se retrouve au chômage et a de grandes difficultés à obtenir un nouvel emploi… Par manque de formation générale !

En cas d’abandon du contrat d’apprentissage ?

L’entreprise n’est pas tenue de trouver une solution à l’apprenti… contrairement à la formation initiale sous statut scolaire en Lycée Professionnel ! Si l’apprenti ou l’entreprise rompt le contrat d’apprentissage la formation du jeune s’arrête immédiatement. Il lui est difficile de réintégrer la formation initiale sous statut scolaire. En effet, pendant la période d’essai de 2 mois, l’employeur qui a choisi son apprenti peut le tester et même le « jeter » s’il ne convient pas.

30% des apprentis abandonnent en cours d’apprentissage (50 % dans certains secteurs !) Quel gâchis, malgré la sélection !
Les LP ont eux l’obligation de « conserver » les « élèves ». Il y a proportionnellement peu de sorties en cours de formation

Finalement, à qui profite l’apprentissage ?

Cet attrait sur les jeunes a des raisons multiples :
-  la rémunération, même si elle est faible ; 
-  une certaine valorisation aux yeux de leurs copains ;
-  l’abandon d’un système scolaire dans lequel ils ne sont pas à l’aise ;
-  le sentiment dès l’adolescence d’appartenir au monde des adultes ;
-  la fuite des problèmes familiaux en se créant une illusion d’autonomie.

Le patronat y trouve son compte :
-  une main-d’œuvre bon marché ;
-  une main-d’œuvre formatée, docile, respectueuse de l’autorité, sans exigence ;
-  une main-d’œuvre directement rentable ;
-  une main d’œuvre ouvrant droit à des indemnités conséquentes et des exonérations de charges ;
-  une main d’œuvre jeune inconsciente des dangers professionnels ;
-  une main d’œuvre suffisante en nombre (autorisation récente d’avoir jusqu’à 2 apprentis par tuteur) pour fonctionner parfois avec une majorité d’apprentis.

L’État aussi :
-  économies financières (moins de fonctionnaires) ;
-  formation professionnelle rendue au patronat pour des raisons idéologiques ;
-  marchandisation d’un nombre croissant de secteurs (tout doit se vendre dans le libéralisme économique).

Et les Régions ?
-  apparemment la couleur politique ne modifie pas l’appréciation sur l’apprentissage qui permet aux Régions d’affirmer leur pouvoir ;
-  ce sont elles qui interviennent dans l’élaboration de la carte des formations ;
-  en cas d’apprentissage, elles ne sont pas obligées de dialoguer avec les rectorats.

À Sud éducation, le constat dressé nous conduit à refuser ce système.
Il nous faut garder l’enseignement professionnel au sein de l’Éducation nationale alors que dans la conjoncture actuelle, l’ouverture des CFA 2 privés se fait souvent au détriment des sections de LP 1 que l’on supprime et qui engendre suppressions de postes et réductions des filières...