L’Ecole dans la Guerre, la Guerre à l’Ecole : la question scolaire en Israël/Palestine

 mars 2003
mis à jour samedi 8 septembre 2007

La violence armée perturbe considérablement le fonctionnement des systèmes éducatifs. En ce domaine, la question israélo-palestinienne fournit un sujet considérable de réflexion en touchant à la fois le système scolaire palestinien, israélien et même indirectement le système scolaire français : depuis le déclenchement de la seconde intifada ou intifada Al-Aqsa sept. 2000, les échanges et programmes pédagogiques entre enseignants israéliens et palestiniens, qui étaient nés à la suite des accords d’Oslo, ont été interrompus brutalement alors que des initiatives originales avaient commencé à être menées de part et d’autre pour construire, à travers l’Ecole, une Education à la Paix pouvant contribuer puissamment, auprès des nouvelles générations ayant toujours vécu dans une atmosphère de tension hostile ou de déni de l’Autre (rappelons simplement par exemple que la moitié de la population palestinienne de Cisjordanie et de la bande de Gaza est âgée de moins de 15 ans), à la promotion des idées de tolérance, de coexistence pacifique, de dialogue, après 50 ans de guerre ouverte ou larvée, valeurs nécessaires à la concrétisation d’une réconciliation future entre les deux peuples. En France, l’impact médiatique de cette guerre larvée, avec des phénomènes d’identification à la cause de l’une ou de l’autre partie, a renforcé et crispé les communautarismes juif et arabe, au point que certains ont pu parlé, avec le développement de formes nouvelles d’antisémitisme ou d’antiarabisme, d’externalisation et de transposition du conflit sur notre propre sol...

Dans ce contexte, quel est le rôle de l’Ecole ? Jusqu’à aujourd’hui, la question est presque taboue. Pour de nombreuses raisons qu’il serait intéressant d’analyser finement, les enseignants français ont une forte réticence à prendre à bras le corps la question de la Guerre auprès d’élèves, pourtant saturés d’images et de représentations de conflits armés qui se multiplient à travers le monde et qui banalisent la violence, à l’heure où les phénomènes de globalisation, se caractérisant par de nouveaux usages de la force armée (notion de guerre préventive, de guerres justes et injustes, de terrorisme mondialisé, d’Etats voyous, de guerre civiles de basse intensité, etc...) transforment notre vision du monde et favorisent les tentations de repli identitaire. En choisissant le mutisme, encouragé par l’institution par crainte de débordements, l’Ecole court le risque de ne pas livrer les clés indispensables pour décrypter le monde contemporain. Derrière la question de la Guerre, se dessine la question essentielle de notre rapport à l’Autre, quand cet autre est à la fois si proche et si lointain.

Nous avons créé il y a un an environ une association d’enseignants EduFIP (Education France-Israël-Palestine) pour nous donner les moyens de mieux comprendre ce qu’il se passait sur le terrain éducatif en France, Israël et Palestine (voir le bulletin de Sud Education Haute-Provence de novembre 2002). Au cours d’un voyage d’études très récent en décembre 2002-janvier 2003 en Israël et dans les Territoires Occupés (Galilée, Jérusalem, Ramallah, Gaza), nous sommes entrés en contact étroit avec des enseignants palestiniens et israéliens qui, chacun de leur côté, élaborent, envers et contre tout, en s’appuyant prioritairement sur des méthodes de pédagogie active, un futur ouvrant, malgré les énormes difficultés, des perspectives déterminantes pour promouvoir, par l’éducation et la formation, l’idée de Paix dans cette région du monde auprès des jeunes générations. Nous sommes revenus enrichis par la découverte de projets et de programmes éducatifs qui renversent la vision très superficielle et caricaturale que nous avons de la question israélo-palestinienne en France. Nous avons ramené suffisamment de matériaux d’analyse (qui seront complétés par un deuxième séjour à Pâques et un troisième cet été) et de contacts pour avoir obtenu de nos interlocuteurs israéliens et palestiniens une réception positive à nos projets de mise en place d’actions concrètes de solidarité professionnelle internationale et de réflexion collective sur le devenir de nos systèmes éducatifs respectifs. Faire connaître les efforts déployés par des enseignants israéliens, palestiniens et français pour sortir les enfants de l’esprit belliciste et des préjugés xénophobes, serait déjà un beau pavé dans la mare de ceux qui poussent ici et là-bas à des formes de régressions aussi obscurantistes que dangereuses. Ce sera l’occasion de donner aussi à voir que la question de l’Education est une approche décisive, au cœur de la dynamique de paix.

Sur le plan syndical (notre délégation de trois enseignants comptait un membre du Snes, un membre de CGT-Education et un membre de Sud Education Haute-Provence), et sous réserve d’approfondir le sujet, il n’existe qu’un syndicat de l’éducation en Palestine, fortement politisé et affilié au Fatah. Il y a trois ans environ, une grève dure des enseignants s’était déclenchée en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, pour lutter contre les mauvaises conditions de travail et de salaire, mais le déclenchement de l’intifada al-Aqsa a évidemment rendu dérisoire ce processus de contestation syndicale, face aux atteintes au droit à l’éducation imposés par les opérations de l’armée israélienne. Du côté israélien, deux syndicats enseignants réformistes et corporatistes qui, à notre connaissance, n’ont jamais tenté d’élaborer une réflexion ou une prise de contact avec leurs homologues palestiniens. Ce n’est donc pas forcément par ce biais qu’il est possible d’aborder la question scolaire en Israël-Palestine.

Plus profitables sont, côté palestinien, les contacts avec le PNGO (Réseau d’une centaine d’ONG palestiniennes dont certaines intervenant sur le champ de l’éducation) coordonné par Mustapha Barghouti, qui organisait du 27 au 30 décembre un Forum Social Mondial à Ramallah, auquel nous avons participé. Plusieurs dizaines d’internationaux, essentiellement européens, avec une majorité de Français et d’Italiens, mais aussi des Sud Américains (Brésil) et des Asiatiques (Japon) étaient présents (à noter qu’une vingtaine de Belges ont été refoulés dès leur arrivée à l’aéroport Ben Gourion de Tel Aviv). A cette occasion, nous avons pu, grâce à un de nos interlocuteurs privilégiés, directeur de l’ONG Educational Network qui fournit un travail de terrain considérable, prendre la mesure des problèmes scolaires dramatiques qui se posaient en Cisjordanie et dont nous rendons compte dans un rapport plus détaillé que cette présentation. La visite de l’école primaire de jeunes filles de Beitunia, près de Ramallah, dégradée par la réquisition de l’armée israélienne pendant plusieurs semaines, ainsi que les discussions dans les locaux d’Educational Network, où nous avons vu l’ensemble des programmes éducatifs de formations et de publications réalisés par cette organisation ont été particulièrement éclairantes. Notre visite à Gaza nous a permis de toucher d’autres secteurs de l’éducation et d’autres types de problèmes : l’enseignement secondaire par la visite du Ramla College (collège public de jeunes filles) et la rencontre avec l’équipe de direction et une partie de l’équipe pédagogique (deux enseignants, une documentaliste) , où l’enseignement du FLE est particulièrement performant mais où la paupérisation de la population rend difficile la gestion quotidienne ; l’enseignement supérieur avec l’université al-Aqsa : le doyen nous a reçu faisant état de l’impact de l’occupation depuis l’intifada (bâtiments annexes détruits, une trentaine d’étudiants tués dans des circonstances diverses), ainsi que la responsable du département de français, qui nous a fait rencontrer une centaine d’étudiantes se destinant à devenir professeur de français ayant pu clairement nous exprimer leurs besoins. Le représentant des étudiants de ce département s’est aussi entretenu avec nous ; le réseau informel d’éducation du Canaan Institute of New Pedagogy, qui intervient dans le para-scolaire, notamment à l’intérieur des camps, et qui travaille en synergie avec le ministère de la Jeunesse et des Sports ou avec le correspondant local permanent d’Enfants Réfugiés du Monde. Un aspect méconnu de la situation d’une part non négligeable des enseignants : beaucoup d’entre eux sont apatrides par le refus de l’administration israélienne de leur fournir des papiers, les rendant prisonniers dans une bande de Gaza où la situation d’enclavement/isolement alliée à la surpopulation est encore plus forte qu’en Cisjordanie.

Du côté israélien, les contacts n’en ont été pas moins riches : nous avons visité une école primaire exceptionnelle, l’école bilingue de Jérusalem, qui fonctionne selon un principe unique : les 150 élèves (moitié juifs, moitié arabes), répartis dans des groupes-classes à petit effectifs de moins de vingt élèves chacun, bénéficient dès la maternelle (Kindergarten) d’un enseignement où deux enseignants, l’un hébraïsant, l’autre arabisant, interviennent en permanence côte à côte (et non l’un après l’autre), faisant baigner les enfants dans un biculturalisme convaincant où l’exigence pédagogique est poussée à un très haut niveau. Un long entretien avec la directrice d’une école alternative à Jérusalem (dont les deux fils jumeaux, aujourd’hui âgés de 17 ans environ, ont participé avec des enfants palestiniens au célèbre documentaire " Promesses " diffusé récemment sur Arte) nous a permis de saisir la complexité du système éducatif israélien (établissements juifs, établissements arabes, établissement religieux financés par l’Etat qui n’a aucun contrôle sur les contenus, établissements russophones...) et la marginalité des expériences scolaires où juifs et arabes se côtoient, autant par des effets de discriminations ethnique que sociale. Notre séjour en Galilée où la minorité palestinienne (20 % de la population totale) en Israël est plus importante numériquement, a été très précieux pour comprendre les déséquilibres du système scolaire israélien. Nous avons particulièrement apprécié l’action d’une association, "Jeel illa jeel, De génération en génération" qui, dans la localité de Tamra (20 000 habitants environ), entre Nazareth et Saint-Jean-d’Acre, fournit un travail d’accompagnement scolaire formidable auprès d’une population très pauvre : coopérative de livres scolaires selon le principe redistributif et autogéré "à chacun selon ses besoins", accompagnement scolaire aux déshérités, protection de l’environnement, préservation du patrimoine et de la mémoire : en Galilée existent de nombreux villages " disparus " et en ruines, suite à l’expulsion de 1948 (sujet tabou dans l’enseignement israélien), dont ce type d’association entend restituer l’héritage aux jeunes générations et organiser depuis quatre ou cinq ans à peine la réhabilitation de ces lieux (entretien des cimetières par exemple) que le gouvernement israélien a caché en plantant des forêts là où ces villages se trouvaient...

A Jérusalem Est, une visite au Théâtre national palestinien, nous a permis de découvrir les programmes culturels et artistiques très riches développés en direction des écoles. Deux journalistes nous ont accordé aussi des entretiens longs et profitables : Marius Schattner, correspondant AFP à Jérusalem, à propos de l’Armée comme prolongement de l’Ecole, Amira Hass, journaliste permanente de Haaretz en Cisjordanie, à propos de la paupérisation et de la mise sous tension permanente de la population arabe de Jérusalem Est. D’autres personnes, notamment des adolescents, ont croisé aussi notre route et l’ont éclairée à leur façon de manière involontaire : nous pensons notamment à cette jeune fille de 15 ans, pro-Bibi (Benjamin Netanyahou, soit l’aile droite du Likoud) vivant dans une colonie et que nous avons prise en auto-stop, bloquée mentalement dans le mur de l’indifférence et du mépris ; à cette Falacha de 18 ans, dont le casque et l’armement étaient bien trop lourd pour elle ; aux enfants de Hammoudi qui nous ont expliqué ce qu’était l’Ecole pour un Palestinien de nationalité israélienne ; à cette fillette claudicante de 7 ans de Ramallah, hospitalisée et interdite d’école pendant six mois après avoir été blessée gravement à la jambe par un tir alors qu’elle jouait sur le balcon de sa maison...

Commission International de Sud Education

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