Gouvernance

 2004
mis à jour dimanche 6 février 2005

Il est parfois des concepts qui connaissent un succès médiatique éphémère. Imposé par ceux qui se définissent eux-mêmes comme des « leaders d’opinion », la banalisation de leur usage sert surtout à masquer le vide abyssal du discours dominant. Certains de ces mots traduisent pourtant l’existence d’enjeux politiques, sociaux ou idéologiques réels qu’ils ont justement pour tâche de maquiller. Tel est, aujourd’hui, le cas pour le terme de « gouvernance ». Empruntée au vocabulaire technique du management, la gouvernance peut tout aussi bien désigner la gestion d’une commune, la conduite de la vie politique d’un pays ou la direction des affaires du monde. La fréquence de son emploi dans des productions théoriques (tant vulgaires que savants) du néo-libéralisme pose problème. A sa manière (fruste mais directe) Berlusconi nous donne une piste lorsqu’il affirme vouloir diriger l’Italie comme on le ferait d’une entreprise. Pratiquer la gouvernance c’est prétendre remplacer la politique par la gestion technicienne des hommes et des choses. C’est nier l’exercice du pouvoir comme moyen de contrôler, de maîtriser ou d’imposer des rapports de force au sein de la société. C’est justifier à l’avance toute mesure qui serait prise au nom d’impératifs techniques. C’est invoquer l’existence d’outils neutres et de pratiques objectives censées apporter les seules réponses possibles à tous les problèmes qui pourraient survenir. Dans ces conditions, la légitimité du pouvoir ne se discute plus. Il n’y a plus de place pour le débat démocratique, fut-il formel. Des normes fondées scientifiquement (de ce point de vue la pensée économique libérale n’est pas avare de certitudes) s’imposent à l’ensemble des gouvernants dont l’action devra désormais se limiter à la stricte application des règles de la « bonne gouvernance ». Cette dernière étant décrétée par des appareils supranationaux dispensés de tout contrôle démocratique (la Banque Mondiale ou le FMI par exemple), par le Club des Puissants de la Terre (le G7) et sa Cour (l’OCDE), par des cénacles d’experts distingués (les Chicago Boys), par des cercles de « décideurs » triés sur le volet (les PDG du Forum de Davos) ou bien par des officines chargées de dispenser la bonne parole (le Wall Street Journal ou le Financial Times).

Ainsi, à court terme, le monde entier devrait se trouver soumis à une régulation entièrement privée. Aboutissement d’une déréglementation généralisée, le Droit pourrait s’effacer derrière une jurisprudence édictée par les firmes multinationales et les institutions internationales sans qu’il soit nécessaire de faire semblant de demander aux peuples d’exprimer leur avis.

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