Féminiser la langue française : l’expérience québécoise

dimanche 4 septembre 2011

Cet article s’appuie en grande partie sur les interventions de Claudie Baudino (directrice du centre Hubertine Auclert) et de la Canadienne Chantal Santerre lors des journées intersyndicales femmes en mars 2011.

Un peu partout, de plus en plus de femmes occupent des emplois auparavant réservés aux hommes. En France, depuis la loi relative à l’égalité professionnelle de 1984, les offres d’emplois doivent être féminisées au grand dam de l’Académie française pour qui, « en français, le genre et le sexe n’ont aucun rapport ». Dans les années 90 on nomme de plus en plus les femmes au féminin. On dira désormais « Mme la ministre ». En 1998-1999, dans Femmes, j’écris ton Nom (documentation française), il est démontré qu’il n’y a aucun obstacle à la féminisation des noms de métiers. Pourtant le masculin reste la valeur générique.

Au Québec, la réflexion est plus avancée. Il est évident dans ce pays que le français est le relais et l’allié du sexisme. Dès la fin du XIXe siècle des journalistes québécoises féminisent les noms de métiers dans Le Coin du Feu tout en se battant pour les droits civiques. Cette lutte sera reprise dans les années 70 : en 76 un guide parait sur l’actualisation des noms de professions. Aujourd’hui, on n’utilise plus l’adjonction du mot femme comme dans « femme écrivain » ; on dira forcément « écrivaine ». Mais on utilise encore la solution de facilité qui consiste à mettre une note en début de texte pour expliquer qu’on utilise le générique masculin uniquement « pour alléger le texte »…

Quelques syndromes du sexisme langagier habituel

En 2000, Louise Larivière publie « Pourquoi en finir avec la féminisation linguistique ou à la recherche des mots perdus ». Elle y met à mal les principaux arguments, qu’elle appelle des « syndromes », utilisés par les détracteurs/trices de la féminisation.

Il y a le syndrome de la place prise.

On ne pourrait mettre certains termes au féminin car le mot désigne déjà quelque chose d’autre comme « foreuse » (une machine) ou « manœuvre » (un déplacement). Pourquoi alors personne ne trouve gênant de parler d’un « secrétaire » (un meuble) ou d’un patron (un bout de papier) ?

Le syndrome de l’horreur.

Certains suffixes auraient un caractère péjoratif comme le suffixe en « euse ». Mais des mots comme « chanteuse » ou « skieuse » sont pourtant communément utilisés. D’autres substantifs seraient rejetés pour cause de « composante » péjorative. « Écrivaine », ce n’est pas beau car ça finit par « vaine ». Ah oui ! « Écrivain » finit bien par « vain ». Et pourquoi « châtelaine » ou « riveraine » ne posent-ils aucun problème ? De même le substantif « agente » (qui existe pourtant !) est massivement rejeté pour sa « soi-disant » laideur. Et « régente » ? Et « parente » ?

Le syndrome de la phrase négative.

On ne pourrait utiliser certains termes parce que « ce n’est pas dans le dictionnaire ! » C’est l’usage d’un mot qui le fait entrer dans le sacro-saint dictionnaire et non l’inverse ! Oui mais, argue-t-on souvent, « la féminisation ne va pas avec la langue française ». Pourquoi alors ne pose-t-elle pas de problème au Québec ?

Le syndrome de la haute voltige.

Vous comprenez, le terme féminin serait tellement « discriminatoire » ! C’est sûr que lorsqu’on est une femme, être désignée au masculin, c’est extrêmement valorisant, n’est-ce pas Mme le Recteur ?

Vers des termes épicènes

La féminisation telle qu’on la pratique en France en ajoutant un « E » ou un « -e- » a été abandonnée au Québec. Au-delà de la féminisation des titres on a recours le plus possible à des termes épicènes. Plutôt que d’écrire « les employéEs » ou les « employé-e-s », on écrira « le personnel ». On trouve la « fédération des personnèles » pour indiquer qu’il y a des femmes et des hommes. Au lieu d’écrire « cinquante femmes et un cochon sont morts dans la tempête » (sic), on dira : « les victimes de la tempête sont cinquante femmes et un cochon ».

Si le Québec mène une réflexion sur le sexisme véhiculé par la langue, la rédaction non-sexiste n’est toutefois pas encore généralisée dans les textes officiels de ce pays. Un peu plus d’un tiers des textes qui émanent des ministères tiennent compte des deux sexes. En revanche, certaines choses semblent acquises comme la féminisation des « titres ». Ainsi, une expression comme « le salon de l’étudiant », qui ne fait pas sourciller grand monde chez nous, serait inconcevable au Québec car elle fait abstraction des étudiantes.

Là-bas comme ici, il faudrait aborder la rédaction non-sexiste à l’école plutôt que d’asséner que « le masculin l’emporte sur le féminin ». Il ne faut pas perdre de vue que les dictionnaires sont des créations idéologiques et que l’Académie française n’est pas connue pour être l’avant-garde du féminisme.

Commission fédérale
droits des femmes

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