Fabriquer sans patron

lundi 26 octobre 2009

Zanón, ça vous rappelle quelque chose ? Mais si, vous savez bien, c’est cette usine de carrelage de Neuquén, dans le sud de l’Argentine, que les ouvriers et ouvrières ont reprise et remise en marche après son abandon par le patron. Eh bien depuis le 20 août dernier, c’est officiel, l’usine a été expropriée par la justice et remise au collectif des travailleurs qui la font tourner. Comme Zanón était le nom du patron fuyard, ils ont décidé d’appeler leur entreprise FASINPAT, abréviation de « fabriquer sans patron ».

Avant même d’imaginer qu’un jour ils reprendraient leur outil de travail, les travailleurs et travailleuses de l’entreprise ont commencé par reprendre leur syndicat. Il y a en Argentine une tradition de syndicats vendus au patronat et à l’État, à un point qu’on peut à peine imaginer. Zanón ne faisait pas exception : le syndicat-maison était plus une police patronale qu’un outil de défense des salarié-e-s. La victoire par 60% des voix en 98 d’une liste alternative a marqué dans l’entreprise le début d’une autre histoire. La nouvelle direction syndicale ne s’est pas laissé acheter ni intimider. Suite à la mort d’un ouvrier en 2000, les travailleurs ont arrêté la production pendant huit jours, et obtenu ainsi que l’entreprise ait enfin un infirmier et une ambulance. Le patron a commencé à trouver son usine beaucoup moins intéressante dans ces conditions : si le petit personnel a des exigences, où va-t-on ? Aussi, prenant prétexte de la crise bancaire qui ébranlait le pays, il se mit à prendre du retard dans le versement des salaires pour finir par décider d’éteindre les fours en septembre 2001.

Le personnel de l’entreprise n’était pas du genre à se résigner. Il a commencé par saisir les stocks de carrelage restant et les revendre pour payer les salaires en retard. Et puis, petit à petit, l’idée a germé : qu’est-ce qui les empêchait de bosser, à part la décision d’un seul type, même pas présent ?

Et en mars 2002, 220 des 330 salarié-e-s de l’usine décident de l’occuper et de produire sous contrôle ouvrier. L’assemblée décide que toutes et tous toucheront le même salaire, et forme des commissions pour les ventes, l’administration, les achats, la production, la planification, l’hygiène et la sécurité… Elle passe un accord équitable avec les Indiens Mapuches de la région qui possèdent les carrières d’argile, et qui jusqu’ici avaient été roulés dans la farine par les entreprises de céramique. Le 2 avril 2002 sort la première fournée : 20 000 m2 de carrelage. Aujourd’hui, la production est de l’ordre des 400 000 m2, alors qu’elle n’atteignait pas les 300 000 du temps du patron, et la Fabrique sans patron, FASINPAT, a doublé son effectif en créant plus de 200 nouveaux postes de travail.

Bien entendu, ce résultat a été atteint sans la moindre subvention, alors que le patron de Zanón en recevait pour 60% des charges d’électricité et de gaz pour les fours. FASINPAT paie également le transport de ses 400 et quelques salarié-e-s.

On se doute que tout cela ne s’est pas réalisé tranquillement. L’ex-patron et le gouvernement de la province ont multiplié les tentatives pour reprendre l’usine au personnel. Ces messieurs préfèrent une usine morte, une friche industrielle, à une entreprise qui tourne sous le contrôle de ses propres travailleurs. Ces tentatives ont été déjouées par la détermination des membres de l’entreprise, mais aussi grâce à la solidarité de la population de la région.

Il faut dire que « les Zanón » ne sont jamais restés dans une tour d’ivoire. Considérant que les bénéfices d’une entreprise doivent retourner à la communauté, ils ont fait don de milliers de mètres carrés de carrelage aux hôpitaux, écoles, foyers de personnes âgées, cantines populaires, aux pompiers et à la Croix-Rouge de Neuquén. Leur syndicat, le Syndicat des Céramistes de Neuquén, s’est étendu aux trois autres entreprises de carrelage de la région. Il applique scrupuleusement les principes de l’assemblée comme organe suprême de représentation des travailleurs, et de la rotation des mandats.

Aujourd’hui, plus de sept ans après le début de l’expérience, ils ont amplement démontré que le patron est tout ce qu’il y a de plus facultatif. Félicitations, compañeros, et longue vie à FASINPAT !

Commission International