Enseignants, pas sergents recruteurs !

vendredi 7 mars 2008
mis à jour mardi 13 mai 2008

Un certain nombre d’entre vous a sûrement vu un de ces spots TV où l’on vante à notre belle jeunesse le bonheur d’appartenir
à ce grand corps qu’est l’armée française. La fin de la conscription aurait-elle tari la source naturelle à laquelle la grande
muette avait l’habitude de puiser ? En tout état de cause l’Education nationale est invitée à s’y coller.

Ce n’est pas d’hier que ceux qui nous dirigent rêvent d’introduire
un peu de rigueur toute militaire dans nos
écoles et établissements. Ce qu’il y a de nouveau aujourd’hui,
c’est l’insistance et la conviction qui se dégagent des
documents officiels qui viennent d’être publiés. En effet, une
série de textes [1] signés de Robien et Alliot-Marie, engagent
les ministères de la Défense, de l’Enseignement supérieur, et
de l’Education nationale à “développer l’esprit de défense et à
donner à l’enseignement de défense sa juste place dans la formation
des futurs citoyens”
. Dans le premier paragraphe du
protocole, après avoir passé la pommade rituelle sur la citoyenneté - c’est devenu un passage obligé - on nous précise que
le parcours suivi par les jeunes doit s’ouvrir “sur une possibilité
de volontariat au sein des Armées”
. Pour arriver à ces fins,
on ne va pas lésiner sur les moyens.

Cet enseignement de défense - c’est son nom ! - est obligatoire
(page 1 du protocole) et, dès 2008, les questions de
défense devront figurer parmi les thèmes nationaux des
TPE pour les élèves de Première. Pour les collégiens et les
élèves de Seconde, le canal privilégié sera l’Education
civique ! Il est prévu, dans un premier temps, de refiler le
bébé aux profs d’histoire. Mais pour que “la totalité des
enseignants soit apte à enseigner la culture de défense et de sécurité”
,
une formation sera proposée à tous les professeurs des
IUFM ! Pour n’oublier personne, le protocole propose de
“valoriser l’engagement des étudiants au profit de la Défense”,
notamment en formant de futurs officiers de réserve sur
plusieurs années pendant… les vacances.

L’armée vend ses mirages à l’école

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Mais que va-t-on enseigner ? Cet enseignement est supposé
n’être que la première étape obligatoire qui doit mener tous
les jeunes français de 17 ans à la journée d’appel pour la
défense (JAPD). Cette dernière a l’avantage d’exister depuis
1998. Chaque année, ce sont environ 750000 jeunes qui passent
par les mains expertes d’animateurs militaires et civils.
L’organisation de cette journée est parfaitement adaptée à un
public d’adolescents : au programme, unemultitude d’activités
allant du traditionnel test de lecture à l’initiation au secourisme.
Cette journée type “centre de loisirs” est conçue pour
mettre l’ado dans de bonnes dispositions. Pour connaître la
posologie prescrite, on peut se reporter aux documents distribués
lors de cette journée. Ils se présentent sous forme de
BD (!). Une analyse même superficielle du contenu de cette
littérature nous donne une idée assez claire de ce que l’institution
militaire entend par “enseignement de défense”.

À la question “pourquoi la défense ?”, la réponse fuse : “pour
la paix et la sécurité”
. Un peu plus loin, on précise que
l’armée doit veiller à la sécurité de… nos intérêts à l’étranger.
Nous voilà en terrain connu. On peut douter que cet
enseignement porte sur une analyse sérieuse des raisons
qui poussent la France à défendre ses intérêts, notamment
dans son pré carré françafricain. Au contraire, par une insidieuse
technique de manipulation, la brochure La liberté a
un prix
utilise une carte centrée sur l’Afrique supposée présenter
les principales menaces dans le monde. Par cet habile
tour de passe-passe, la présence militaire française, qui dans
certains endroits doit remonter au XIXe siècle, ne semble là
que pour protéger les Africains d’eux-mêmes et garantir la
paix. On pourrait en rire si ce n’était ce qu’entendent et
lisent les adolescents pendant leur JAPD.

Dans ce cadre, l’armée prétend également inculquer les
valeurs de la République. L’armée française, en tant que
parangon de ces valeurs, on croit rêver. À quelle armée
française devra-t-on faire référence ? Celle de la guerre d’Algérie,
avec la pratique assez systématique de la torture ? Celle
de Giscard, quand la France prêtait ses spécialistes de la guerre
antisubversive aux dictatures sud-américaines [2] ? Ou, plus récemment, celle de la cohabitation Mitterrand-Balladur
qui a joué un rôle plus que douteux lors du génocide rwandais [3] ? On a du mal à voir en quoi cette vénérable institution
est qualifiée pour concourir, avec les enseignants, à
la formation citoyenne de la jeunesse. Les tirs à balles réelles
de nos soldats sur des manifestants en Côte d’Ivoire en 2004
sont là pour nous rappeler la distance qu’il y a entre la vision
idyllique d’interventions présentées comme exclusivement
humanitaires et la triste réalité. Et ce ne sont pas les récents
événements du Tchad qui vont nous contredire.

Ne laissons pas nos élèves sans défense

Il faut, dans cette histoire, dénoncer les vrais objectifs de cette
offensive. Il y a d’abord la volonté de faire participer une grande
partie du corps enseignant à la préparation psychologique et
idéologique de la jeunesse dans le dessein de pallier à la crise
des vocations guerrières. Pour que cette opération soit compatible
avec ce qui reste des prétentions humanistes de notre
institution, il faut que les uns et les autres soient convaincus - ou du moins se convainquent - que ces efforts ne peuvent que
servir les intérêts pseudo altruistes de notre pays. En conséquence,
les programmes que l’on demandera d’appliquer aux
enseignants n’auront pas grand-chose à envier au bon vieux
bourrage de crânes d’antan. Il nous faudra présenter les diverses
opérationsmusclées de notre armée comme de simples interventions
humanitaires. Or, les exemples que nous avons cités
ne nous laissent aucun doute sur le caractère nocif de ces opérations.
Ce que l’on nous demande, c’est donc de nous transformer
en nouveaux sergents recruteurs.

Un autre aspect clairement énoncé dans ces projets, consiste
à apporter le plus large soutien aux interventions militaires
hors de nos frontières. Elles sont déjà nombreuses et devraient,
contexte international et rivalités entre grandes puissances
obligent, semultiplier dans l’avenir. Il faut habituer dès l’école
primaire, puis tout au long de la scolarité, les enfants de ce
pays à accepter comme naturelle la présence de nos soldats un
peu partout dans lemonde. C’est déjà une pratique courante :
en décembre 2007, les directeurs d’écoles primaires du Haut-
Rhin ont reçu un appel pour “envoyer à l’occasion des fêtes de
fin d’année 13000 colis aux soldats français en opération pour
leur manifester le soutien et la solidarité du pays”
. L’inspecteur
du cru a même précisé que ce serait “l’occasion d’expliquer aux
enfants la mission de ces soldats”
 [4].

Enfin, il s’agit de rendre légitime et tout à fait naturel la
présence régulière de militaires auprès des élèves et des
enseignants. Pour cela on prévoit la multiplication des
contacts : accords Éducation sportive/armée, visites de
musées militaires, rencontres profs-officiers, etc. À l’heure
où l’on assiste à une inflation du contrôle et de la répression - base Élève, vidéosurveillance, interventions policières
dans les écoles, criminalisation des luttes sociales… - et où
des personnalités en vue proposent de faire jouer à l’armée
un rôle actif dans l’encadrement autoritaire d’une partie
de la jeunesse, on ne peut que rejeter cette volonté d’enrégimenter
nos élèves. Refusons aujourd’hui de nous transformer
en agents d’embrigadement, comme nous avons
refusé hier de faire l’apologie de la colonisation ou de lire
la lettre de Guy Môquet [5].

Sud éducation Grenoble


[1BOEN n°7 du 15/02/07 et n°32 du 13/09/07

[2M-M Robin, Escadrons de la mort, l’école française, La Découverte,
2004

[3G. Périès et D. Servenay, Une guerre noire, La Découverte, 2007

[4L’Humanité du 30/11/07

[5Sud éducation n°26, janvier-février 2008