Enseignants et non pas agents de propagande

lundi 7 janvier 2008
mis à jour vendredi 7 mars 2008

Nous n’avons pas lu la Lettre de Guy Môquet le 22 octobre 2007,
nous ne la lirons pas le 22 octobre 2008.

Selon les chiffres du ministère de l’Education, des remontées chiffrées portant sur 26 des 30 Académies (hors DOM) montraient que la lettre de Guy Môquet avait été lue dans « plus de 95% des établissements : 95% à Créteil et Clermont-Ferrand, 97,5% à Paris, 98% à Rennes, 99% à Bordeaux, Dijon, Lille, Lyon, Orléans-Tours, Montpellier et 100% dans les autres Académies ».

Oui, ces chiffres dignes des résultats de plébiscites en régime totalitaire parlent d’eux-mêmes : les enseignants, hussards de la république sarkozyenne, auraient massivement adhéré à l’injonction du pouvoir présidentiel et lui auraient apporté son entier soutien en lisant à la jeunesse de France la lettre d’adieu de Guy Môquet à ses parents [1]. La teneur de ce communiqué nous renseigne sur les objectifs réels de cette lecture obligatoire [2]. Il ne s’agit pas ici de rendre hommage à la Résistance mais de faire communier la jeunesse de France dans un fort élan émotionnel avec et derrière
le président de la République (devant assister, au même moment que toute la jeunesse de France, à la lecture de la Lettre dans un lycée parisien [3]), endossant pour le coup la figure d’un père de la nation, veillant à la bonne moralité de sa jeunesse [4].

Et de quelle moralité s’agit-il ? Il s’agit de placer au panthéon des valeurs à inculquer à la jeunesse : le don de soi, l’amour filial et l’amour de la patrie, famille, patrie pour les jeunes (« travailler plus » pour les moins jeunes). C’est en effet le contenu de la lettre de Guy Môquet : si on ne replaçait pas celle-ci dans le contexte historique dans laquelle elle a été produite, elle ne dit rien d’autre aux jeunes que cela.

C’est la raison pour laquelle elle a été choisie parmi d’autres lettres de fusillés.

C’est la raison pour laquelle on peut parler d’instrumentalisation de l’Histoire, voire même de réécriture de l’Histoire lorsque les textes officiels émanant du Ministère nous parlent de Guy Môquet et de ses 25 compagnons fusillés à Châteaubriand alors que la terminologie appropriée serait camarades fusillés, puisque c’est celle utilisée par les militants communistes eux-mêmes.

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Tout cela aurait pu être rappelé aux élèves si nous étions dans un contexte d’enseignement et non de grande messe. En effet, à la date du 22 octobre, les enseignants de première et de troisième (classes « concernées » par la Seconde Guerre mondiale) peinent encore à « sortir » de la révolution industrielle ou de l’Europe, pour les uns, et des tranchées de la Grande Guerre, pour les autres. Cette grosse opération médiatique, caricaturale à souhait si l’on songe à l’initiative du franc-tireur Bernard Laporte dans les vestiaires de la Coupe du monde de rugby, sous-entend de plus que les enseignants ne feraient pas leur travail : or, nous n’avons pas attendu Sarkozy pour lire les témoignages des résistants de la Seconde Guerre mondiale, comme nous lisons aussi les lettres des poilus des tranchées, des victimes des camps de concentration, des appelés d’Algérie, celles des combattants du FLN… Autant de témoignages utilisés dans le cadre de la classe, resitués dans un contexte historique et confrontés à d’autres sources… Bref, un travail d’histoire qui
n’a rien à voir avec la stratégie des temps forts obéissant à une parade surmédiatisée au service du pouvoir.

Cet épisode (appelé pour le moment à revenir chaque année) doit être rapproché d’autres faits pour faire sens. Avant même l’arrivée de Sarkozy au pouvoir, le gouvernement auquel il appartenait avait soutenu la loi de février 2003, qui, en son article 4, demandait aux professeurs d’enseigner les bienfaits de la colonisation. Or, à la lecture du dernier allégement du programme du primaire datant d’avril 2007, on ne peut que s’alarmer à la suite du CVUH du caractère sélectif des points forts qui ont disparu : l’esclavage et les Lumières (voir en encadré le communiqué du CVUH).

Ce sont des points essentiels pour comprendre le monde contemporain et son élaboration, ses rapports de force, issus des processus de domination mais aussi du triomphe de la raison contre l’obscurantisme, le long processus d’appropriation de la tolérance contre toutes les formes d’intégrisme et l’égalité comme idéal pour lequel beaucoup ont péri. Il fut un temps pas très lointain où des Français ont préféré « Travail, famille, patrie » à « Liberté, égalité, fraternité ».
Soyons plus que jamais vigilants face à l’entreprise de refondation des valeurs telle qu’elle se met en place, par petites touches, par petites larmes, et qui se sert, de nous, enseignants, pour prolonger la propagande et le culte de la personnalité.


En 2002, l’esclavage et la traite négrière ont été pris en considération dans les programmes de primaire (parus au JO du 10 février 2002 et au BO hors série n° 1 du 14 février 2002). Les documents d’application (Documents d’application des programmes, Histoire et Géographie, cycle 3, Scéren, 2002) de ces nouveaux programmes stipulent dans l’introduction en CM1 du thème intitulé « Du début des Temps modernes à la fin de l’époque napoléonienne (1492-1815) » que « la période a vu [...] une nouvelle forme d’esclavage avec la traite des Noirs ». Le premier des quatre points forts de la période reprenait l’idée selon laquelle « de nouvelles formes d’esclavage se développent dans les colonies d’Amérique à partir de la traite des Noirs ».

Les points forts sont une liste officielle de faits historiques incontournables que les élèves doivent mémoriser. Par l’arrêté du 4 avril 2007, le thème de « l’esclavage » a été supprimé des points forts des programmes scolaires de l’enseignement primaire, sous prétexte de simplification des programmes.

Notons également que, les Lumières et l’inégalité juridique des femmes au XIXe siècle et le génocide nazi ont alors été supprimés des points forts.

Lors du Conseil Supérieur de l’éducation du 20 septembre 2007, la Shoah a été rétablie en tant que point fort des programmes, mais ce n’est pas le cas de l’esclavage, ni des Lumières. Après avoir reculé sur l’enseignement des aspects positifs de la colonisation, le pouvoir en place décide de mettre aux oubliettes l’histoire de l’esclavage, de la traite négrière et des Lumières.

La référence à la période figure toujours dans les programmes d’histoire moderne, mais n’est plus sur la liste des points forts essentiels de l’enseignement primaire. L’esclavage et les Lumières sont donc exclus des grandes questions à faire mémoriser aux élèves. C’est donc un mauvais signe qui est donné par l’actuel pouvoir à une histoire qui prenne en compte la diversité de la population et la dynamique des progrès de la raison…

Le CVUH s’alarme de la suppression des points forts des programmes du primaire de ces thèmes fondamentaux pour la compréhension de la France d’aujourd’hui. (source AFP).


Toulouse, le 14/02 à 18H00
librairie Ombres Blanches

Rencontre avec Gérard Noiriel

A l’occasion de la sortie de son dernier ouvrage, A quoi sert l’identité nationale ? (154 pages, 12 euros)

Historien, directeur d’études à l’EHESS, président du Comité de vigilance sur les usages de l’histoire (CVUH), Gérard Noiriel est membre démissionnaire du conseil scientifique de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration.

Présentation : la question de « l’identité nationale » a été remise au centre de l’actualité politique par Nicolas Sarkozy pendant la campagne électorale des présidentielles. Devenu chef de l’Etat, celui-ci a créé un « ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale », ce qui constitue un fait sans précédent dans l’histoire de la République française. Huit historiens ont aussitôt démissionné de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, estimant que cet intitulé ne pouvait que conforter les préjugés négatifs a l’égard des immigrés.

Gérard Noiriel démontre que la logique identitaire, née au XIXe siècle, a constamment alimenté les discours nationalistes. Il rappelle que, au cours des années 1980, c’est Jean-Marie Le Pen qui a popularisé, dans l’espace public, l’expression « identité nationale » pour stigmatiser les immigrés. Analysant les usages de cette formule dans le discours du candidat Sarkozy, il donne des éléments pour éclairer les nouvelles stratégies aujourd’hui à l’œuvre dans le champ politique.

Les articles de cette page
ont été rédigés
par Sud Education Tarn


[1La propagande est complète. À notre connaissance, aucun établissement du Tarn n’a organisé de commémoration ou de cérémonie officielle où la Lettre a été lue le 22 octobre. On ne voit pas pourquoi notre département constituerait une exception. Mais les medias ont trouvé quelques cérémonies et travaux pour couvrir « l’événement » et c’est suffisant. Notons que sur le site du Rectorat de Toulouse, la liste des opérations du 22 octobre fait état de 20 établissements concernés (sur plus de 200 lycées polyvalents et professionnels que compte l’Académie). On est très loin, même en faisant preuve d’une très forte mauvaise foi, des 100% communiqués part le ministère. Précisons que si aucune « cérémonie » n’a été organisée dans notre département, certains collègues ont toutefois lu la Lettre dans le cadre de leur cours comme cela a été le cas par exemple au LP Toulouse Lautrec d’Albi.

[2Le porte-parole du gouvernement comme le ministre de l’Education ont rappelé aux enseignants le caractère « obligatoire » de la lecture de la Lettre en rajoutant qu’aucune sanction ne sera prise si celle si ne l’était pas ! En haut lieu, on fait ainsi confiance à notre
servitude volontaire.

[3Le président Sarkozy devait se rendre le 22 octobre au lycée Carnot à Paris (là où avait étudié Guy Môquet) pour lecture de la lettre. Il ne l’a pas fait en raison d’un problème de calendrier – dixit un communiqué de l’Elysée. C’est dommage, les enseignants de Carnot lui avaient préparé une lettre pour lui dire qu’ils « refusent de participer à cette commémoration » et les lycéens avaient organisé une manifestation devant le lycée pour l’accueillir.

[4Le Président veut s’adresser à la « jeunesse » de France, or nous, en tant qu’enseignants, nous ne nous adressons pas à la « jeunesse » mais à des élèves, c’est-à-dire aux jeunes en situation d’apprentissage. Faire de la propagande n’est donc pas notre mission.