Egalité, égalité des chances, équité

dimanche 6 février 2005
mis à jour dimanche 6 février 2005

I- “ Egalité ” vs “ égalité des chances ”

S’il est bien un principe (laissons les “ valeurs ” aux boursicoteurs et parlons plutôt de principes) fortement enraciné au cœur même de l’idée de démocratie, c’est celui d’égalité. Dans la tradition française, par exemple, la Révolution a proclamé l’égalité de tous devant la loi et fait table rase des anciens “ ordres ” (noblesse, clergé, tiers-état) qui conféraient à leurs membres des statuts particuliers, assortis de privilèges dans les deux premiers cas. On avait, certes, un peu oublié dans l’aventure une moitié de la population ; mais pour les hommes, au moins, l’égalité des droits était devenue un fait.

L’égalité des chances ”, elle, est par définition du domaine du virtuel. Si tu veux, tu peux. Mais veux-tu vraiment ?

Pour peu qu’on s’y arrête une seconde, on comprend que remplacer subrepticement dans le vocabulaire politique et social quotidien le mot “ égalité ” par l’expression “ égalité des chances ” est une pure escroquerie.

D’une part, comme si de rien n’était, cette expression qui évoque la ligne de départ d’une course à pieds vous installe au cœur d’un monde où tout ne serait que compétition, la guerre de tous contre tous des Hobbes et autres pères spirituels - gasp ! - du capitalisme. Accepter d’adopter cette notion interdit de fait d’envisager toute autre organisation sociale que celle que nous subissons, à plus forte raison une société fraternelle et solidaire.

D’autre part l’idée même d’ “ égalité des chances ” vise à justifier d’avance l’inégalité. En effet, tous ceux qui, dans un domaine ou l’autre, se trouvent en situation d’infériorité peuvent ainsi être présentés comme des gens à qui on a donné leur chance, mais qui n’ont pas su la saisir ; la société se résume alors aux règles simples de l’univers du western ou des jeux vidéo : “ Bad luck, man. You’re dead ! ”. Tenez, prenez par exemple les salariés : s’ils s’étaient mieux débrouillés, ce seraient eux les patrons aujourd’hui. Elémentaire, mon cher baron !

On ne le répétera jamais assez : la chance, ou même “ les chances ” n’interviennent pas dans les mécanismes socio-économiques. Les facteurs qui les déterminent sont toujours beaucoup moins ésotériques, beaucoup plus tangibles... Même si on nous présente parfois la Bourse comme un gigantesque casino, tout le monde sait bien que ceux qui gagnent gros à ce jeu-là sont ceux qui ont les moyens d’y miser gros. Et puis, au risque de paraître mal élevé, on rappellera aussi une bien grossière vérité : il n’est pas de plus-value qui n’ait été d’abord produite par le travail humain, salarié, notamment.

La lutte pour l’égalité, quant à elle, n’a que faire de “ chances ” par définition hasardeuses et individuelles : elle est un combat collectif, conscient et opiniâtre.

II- Egalité et équité

Au départ, les deux termes sont en principe synonymes : le latin æquitas signifiait d’abord “ égalité ”. Mais au bout d’un bon millénaire et demi d’usage de la notion au sein de sociétés fort inégalitaires, le sens s’en était tellement faussé qu’il a bien fallu réinventer un autre mot pour proclamer l’égalité de tous devant la loi.

Le mot “ égalité ” est donc du domaine politique et social. Son sens est simple et clair, difficile à dévoyer. Une copla de baguala (chanson indienne des Andes argentines) du XIXème siècle, par exemple, exprimait sans ambages ni ambiguïté cette aspiration égalitaire :

Unos pocos tienen mucho
Y a muchos les falta el pan
Por la razón o la lanza
Que todos tengan igual

Quelques-uns ont beaucoup
Et beaucoup manquent de pain
Par la raison ou par la lance
Que tous aient également.

Le mot “ équité ”, lui, s’est exilé sur les territoires marécageux de la morale, imbibée bien sûr de religion. Son sens est donc, forcément, nettement plus relatif, pour ne pas dire plus fuyant. L’équité fait appel à des notions aussi floues que “ la justice naturelle ”, qui comme chacun le sait est un sentiment inné - surtout chez les chefs d’entreprise. C’est par exemple au nom de l’équité qu’on a rétabli le travail de nuit des femmes (c’est vrai, quoi, y a pas de raison...) ou qu’après avoir commis le hold-up du siècle sur le régime de retraites du privé, on a aligné dessus celui des fonctionnaires ( faut être juste, pas vrai ?). C’est également en son nom que le droit des affaires intègre des inventions aussi intellectuellement intrépides que celle de “ manque à gagner ”.

Car contrairement à l’égalité, qui voudrait que tous aient autant, l’équité commande que chacun ait ce qui lui revient selon ce sens inné de la justice naturelle inspiré par Dieu dont on parlait plus haut. Celui-ci peut parfois s’écarter du droit écrit, comme le montrent les jugements du roi équitable par excellence : Salomon. Le patron prend tous les risques, il est donc “ équitable ” qu’il ait toujours plus, et le salarié toujours moins. De même, les petits pauvres n’auront guère besoin de connaissances très approfondies dans leur vie future de salariés précaires : il leur suffira de savoir lire les panneaux d’interdiction ; il est donc “ équitable ” de ne leur enseigner qu’un “ socle commun ”, et de réserver le savoir à ceux qui en auront besoin pour exercer - “ équitablement ”, cela va sans dire - leurs lourdes responsabilités. CQFDT.

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