Éditorial

samedi 15 novembre 2008

« Le petit Victor, le fils des voisins, il a enfin eu une médaille,
et en « socle commun », comme
ça s’appelle maintenant. Oh, pas
une médaille d’or, juste celle en
bronze pour ceux qui ont fait un
effort. Il n’empêche : heureusement
que monsieur Darcos a créé ça il y a
quelques années, quand il était
ministre ! Vous auriez vu comme le
père du petit était fier !

Le mien, Léo, ce n’est pas
pareil, il en a marre d’aller les midis en
soutien scolaire : les autres, après la
cantine, ils jouent au ballon, alors
lui, il ne fait pas d’efforts. Avant, ce
n’était pas comme ça. Quand il a eu
son passage à vide, en CE1, que l’évaluation l’avait mis dans les 5 mauvais de la classe, il y avait l’instit. du
RASED, elle le prenait à part avec
d’autres, et là il comprenait tout. Et
puis le ministre a supprimé les RASED.

Ah, si j’avais pu le mettre à l’école du Haut, ça aurait sûrement été
mieux, elle était en haut du classement que le journal a publié, les
classes ne dépassent pas vingt élèves,
et puis le mercredi ils ont équitation.
Mais il y avait plein de préinscrits
quand j’y suis allée, avec mes horaires
de travail je n’avais pas eu le choix, et
Léo n’a pas eu de place. Ici, il ne reste
plus que les gosses des gens comme
moi. Et encore... Il avait un copain
kosovar, on l’a expulsé.

Son professeur est bien gentil,
mais il ne restera pas longtemps ici.
La concierge a entendu dire que son
entretien de mérite ne s’était pas
bien passé. C’est pourtant une sacrée
tête : il a fait un master d’histoire du
Moyen Age, cinq années à la fac,
puis il a passé le concours de professeur des écoles, mais pensez, avec
onze places pour toute l’académie, il
n’avait aucune chance. Alors il est
allé se présenter à l’agence du bassin
d’emploi, et on l’a affecté ici comme
contractuel pour un an renouvelable.
Mais visiblement le directeur de
l’EPEP, qui chapeaute toutes les
écoles, ne l’apprécie pas. C’est le troisième qui est remercié en trois ans...

Ma plus petite, Léa, maintenant qu’il n’existe plus de maternelle, je suis obligée de la garder partout avec moi, et je ne peux plus
travailler le matin, alors, après un
an de chômage, je fais les nuits, à
temps partiel. C’est épuisant. La
crèche ? Même avec mon RSA, je
n’y arriverais pas. Ils ont encore augmenté les tarifs, ça ne les gêne pas,
ils ont tous ceux du lotissement
qu’on a bâti à la place des tours qui
y amènent leur progéniture, et à voir
les voitures, ils n’ont pas de problème, eux. Et puis il faut dire que,
avec la fiche de comportement de
son frère Léo dans les fichiers du
maire, ça n’aide pas... À trois ans,
qu’ils me l’ont fiché, celui-là ! Il s’était battu avec un camarade, il paraît.

J’essaie de penser à leur avenir. Mais ce n’est pas facile non plus
de savoir quelle orientation il va falloir choisir. Notre voisin a un grand
qui va aller en apprentissage bientôt.
Son père voulait qu’il aille en BEP
d’électrotechnique quand il aurait
fini sa troisième. Le fils du photographe du quartier a fait ça, puis,
comme ça marchait bien, il a continué en bac pro, il est en BTS maintenant. Mais désormais les BEP
n’existent plus, il faut aller jusqu’au
bac directement, en trois ans, et avec
la mise au chômage du père, nos
voisins n’y arrivent plus. Alors,
comme la grande entreprise du secteur, un fabriquant de profilés en
plastique, a créé une section d’apprentissage dans le lycée professionnel, leur fils ira là. »

Toute ressemblance avec des
personnages existants serait pure
coïncidence. Mais par rapport aux
« réformes » en cours ou en projet,
les situations évoquées ne sont pas
une coïncidence...

Saint-Denis, le 1er novembre 2008