Des ZEP au CAR : effet d’annonce et supercherie

lundi 13 février 2006
mis à jour jeudi 13 avril 2006

Les Zones d’Éducation Prioritaire (ZEP) ont été créées en 1981, sous l’impulsion du ministre Savary. Les annonces de Robien ne sont qu’une nième relance après celle des Réseaux d’Éducation Prioritaire (REP) en 1997. A la rentrée 2004, on dénombrait 911 ZEP/REP en France (plus de 21,4 % des col-légiens et 15,2% des écoliers en 1999). Le 13 décembre 2005, de Robien a annoncé son plan pour résoudre la crise des ZEP, révélée opportunément en septembre par la publication d’un rapport de l’INSEE datant en fait de 2004. Son discours débute par de louables paroles : il faut sauver les ZEP, alors que Sarkozy venait de prétendre qu’il fallait en « déposer le bilan ». Néanmoins cette conférence de presse n’est pas due au hasard ; il faut la remettre dans son contexte : loi Fillon ; publication du rapport de l’INSEE sur les ZEP ; émeutes urbaines ; pré-campagne présidentielle voyant s’affronter les deux candidats UMP potentiels Villepin et Sarkozy.

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Un pseudo-débat : le « dépôt de bilan » des ZEP contre les « Collèges Ambition Réussite »

La première phrase du texte ministériel commence par une contradiction puisqu’elle établit que « tous les rapports et études convergent » pour finir sur l’accord moins unanime de « nombreux organismes et de nombreux chercheurs ». Il est ainsi difficile de ne pas se poser la question de la fiabilité des sources du ministre... ou de leur interprétation. L’interrogation porte aussi sur la différence de discours avec Sarkozy qui, le 30 novembre 2005, souhaitait fermer les établissements les plus dégradés et donner « réellement plus de moyens aux établissements qui accueillent des élèves qui ont plus de besoins. » Comparons les propositions :

Villepin : Dans un entretien au quotidien gratuit 20 Minutes, il a promis des aides ciblées pour les 130 collèges et la vingtaine de lycées les plus en difficulté recensés dans ces ZEP (25 novembre).

Sarkozy : Il faut « passer de la politique des zones prioritaires à la politique des élèves prioritaires », fermer les établissements les plus dégradés et donner « réellement plus de moyens aux établissements qui accueillent des élèves qui ont plus de besoins » (30 novembre).

Robien : « Plutôt que de s’attacher à la notion de zone, il s’agit de s’intéresser aux élèves scolarisés dans l’établissement de référence, à savoir le collège ». Il propose une action ciblée autour de 200 à 250 collèges labellisés « ambition réussite » (13 décembre).

Voilà pour la pseudo polémique ! Ils prétendent avoir des objectifs différents... mais veulent tous réduire le nombre de ZEP et individualiser les aides. Ces mesures, au nombre de trente trois, sont classées en deux groupes -nommés ici A et B : [A] 15 spécifiques pour des ZEP restreintes et rebaptisées « Collège Ambition Réussite » (C.A.R.) ; [B] 18 autres pour « relancer l’Éducation Prioritaire ». La nature des critères retenus pour classer les établissements est sensiblement la même depuis 1981 : « plus des deux tiers de CSP défavorisées ; part d’élèves ayant un retard supérieur à deux ans à l’entrée au collège ; évaluation des résultats à l’entrée en 6e ; nombre d’élèves non francophones... »

Enseignement à deux vitesses et tri social

Si ces déclarations s’inscrivent dans la politique des ZEP, elles la placent surtout dans les orientations de la loi Fillon de 2005 et dénaturent les objectifs initiaux de « discriminations positives ». L’individualisation des aides proposée correspond à la mise en place d’un enseignement à deux vitesses et à la volonté d’effectuer un tri social et géographique.

Les élèves de ces zones obtenant une mention « bien » ou « très bien » au Brevet des Collèges non seulement recevraient les bourses au mérite de la loi Fillon mais pourraient déroger à la carte scolaire dès la rentrée 2006, condamnant ainsi les lycées de leur quartier d’origine à ne plus profiter du dynamisme de leur présence (mesures A15 et B12). Dans le même temps l’enseignement de « découverte professionnelle » de trois heures serait avancé à la classe de quatrième (A13), aidant à mettre en place l’apprentissage à 14 ans.

On retrouve toujours le vocabulaire de la loi Fillon ou du rapport Thélot : « encourager les talents », « livret de compétence », « groupes de compétence », « socle commun de connaissances », etc. Prises séparément, ces mesures semblent proposées dans l’intérêt des individus concernés ; replacées dans leur contexte social, elles risquent de déterminer encore plus fortement l’avenir des collégiens de ces zones (A11). En fait d’individualisation des parcours, c’est un intérêt accru pour les élèves ayant des facilités et une relégation de ceux pour lesquels l’investissement financier est jugé inutile mais dont les parents participent pourtant à la vie économique, sociale et politique. « L’objectif est de donner confiance aux élèves et de supprimer, grâce à l’aide individualisée, tout redoublement » : le discours cherche à masquer le cynisme budgétaire -supprimer tout redoublement- derrière un humanisme d’apparence -donner confiance, « mettre en place des études accompagnées obligatoires » (A12) qui ne verront jamais le jour car les budgets ne le permettront pas.

De plus ces décisions mettent en concurrence ces nouvelles ZEP avec les autres territoires de l’Éducation nationale : « Les équipes éducatives des collèges « ambition réussite » et des écoles élémentaires du réseau seront renforcées [...] par 1 000 enseignants expérimentés supplémentaires affectés aux collèges « ambition réussite » dès la rentrée 2006 (A3) ; par 3 000 assistants pédagogiques (A4), se destinant aux métiers de l’enseignement, pour assurer de l’aide aux devoirs et faire du soutien scolaire. Les collèges « ambition réussite » disposeront d’au moins une infirmière scolaire » (A5). Pour réduire la fracture culturelle, « 100 000 étudiants des grandes écoles et universités s’engageront dans l’accompagnement de 100 000 élèves de l’éducation prioritaire, choisis pour leur motivation » (B8) ; Robien souhaite également « réinvestir les parents dans l’éducation de leurs enfants » (B4 à B7). Ces mesures, prises à moyens con-stants, ne peuvent qu’amputer d’autant les équipes pédagogiques des établissements non classés.

Par ailleurs, on est en droit de se demander quelle est la valeur réelle de ces intentions affichées : outre le coût pédagogique (suppression de postes hors C.A.R., fermetures de postes aux concours), le ministre propose de faire bénéficier chaque élève « d’un ordinateur et de l’accès à une liaison Internet » (A14). Est-ce le signe d’un investissement attendu des entreprises ? Si nous comparons cette volonté de dépenses à celle des priorités gouvernementales précédemment annoncées (handicapés, logements sociaux, chômage, réduction de la fracture sociale, etc.) jamais financées, « l’échec » des C.A.R. est annoncé comme l’avait été celui des ZEP. Rappelons que dans le même temps le gouvernement a opté pour une réforme fiscale favorisant, en particulier, les plus gros foyers fiscaux au détriment des différents budgets ministériels.

Hiérarchisation accrue et contrôle des enseignants

Ces « nouvelles » structures sont intégrées dans les hiérarchies administrative et pédagogique. Ceux qui y seraient nommés avec une mission particulière bénéficieraient d’avantages (avancement et promotion) en conséquence de leurs responsabilités accrues. Le pilotage local serait renforcé, notamment par la nomination d’un Inspecteur Pédagogique Régional spécialisé dans l’éducation prioritaire, avec mission « d’accompagner le projet pédagogique des établissements, de les aider à formaliser la contractualisation et de les évaluer » (B10). Chaque réseau de réussite serait suivi par un inspecteur général de l’éducation nationale qui « établira un rapport annuel au ministre et la synthèse de l’ensemble des rapports sera communiquée au Haut conseil de l’éducation » (A10). Enfin « un délégué ministériel à l’enseignement prioritaire sera nommé aux côtés du directeur de l’enseignement scolaire » (B16).

Ce pilotage faciliterait le classement des zones en trois niveaux : les collèges « ambition réussite » et leurs écoles de secteur [EP1] ; les Zones urbaines moins sensibles, dans lesquelles les établissements continueraient de recevoir les moyens actuels [EP2] ; les ZEP/REP qui ont vocation à sortir en trois ans du dispositif de l’éducation prioritaire [EP3] (B17). Les cadres des C.A.R. bénéficieraient de sessions annu-elles de formation où seraient abordés « les politiques de l’égalité des chances, le travail partenarial, la conduite de projets et le management des équipes » (A2).

Les 1000 enseignants expérimentés (A3) auraient une place dans cette hiérarchisation et dans l’organi-sation pédagogique puisqu’« ils auront pour tâche [...] de participer à la formation des jeunes enseignants. L’affectation de ces enseignants permettrait aussi de donner de la souplesse dans l’emploi du temps des professeurs pour le travail en équipe ». Ces véritables chefs d’équipes pédagogiques dépassent le cadre du collège : « il appartiendra au recteur [...] de proposer un « profilage » de leur poste au sein des établissements, en liaison avec les chefs d’établissement. Ces postes pourront prendre la forme de postes en service partagé entre le collège et une école ou entre le collège et le lycée, à pourvoir par un enseignant du second degré ou du premier degré. Une fiche de poste déterminée en relation avec le projet d’établissement donnera lieu à une lettre de mission entre l’enseignant et le chef d’établissement [...]. Un contingent supplémentaire d’accès à la hors classe sera prévu pour ces enseignants après cinq années passées dans un CAR. De même les personnels de direction bénéficieront de mesures spécifiques d’avancement et de promotion, liées à leur longévité sur le poste » (A9).

L’évaluation est au centre de ce dispositif, à la fois celle des équipes pédagogiques, fondée sur la contra-ctualisation et le droit d’expérimentation, et celle des élèves : « une évaluation régulière de la progression des résultats sera menée. Elle se fondera sur un baromètre de la réussite scolaire : maîtrise de la lecture, progression dans l’acquisition du socle commun, amélioration des résultats aux évaluations nationales et au diplôme national du brevet, respect du règlement de l’établissement » (A8-9).

En résumé ces propositions de Robien accélèrent la dégradation de l’École en accentuant les inégalités dans les établissements et entre les établissements. Si l’ensemble de ce projet, intégré à la Loi Fillon, est effectivement appliqué, l’École publique continuera à se dégrader au profit de filières d’élite. En ce qui concerne les professeurs, c’est une organisation professionnelle sur le modèle de l’entreprise qui se mettrait en place : accentuation du pouvoir de la hiérarchie locale ; classement et rémunération des enseignants selon des critères arbitraires de compétence supposée ; application du management à la fonction publique, fin de la liberté pédagogique. Bizarre cette impression de se répéter année après année...

Sud éducation Créteil