Citoyenneté

 2004
mis à jour dimanche 6 février 2005

Le retour du citoyen

À l’époque moderne, et en particulier avec la Révolution française, la réapparition du citoyen disparu depuis l’Antiquité a représenté un progrès considérable, puisque celui-ci remplaçait le sujet. Après avoir été pendant des siècles assujetti, c’est-à-dire soumis au bon plaisir du roi, le citoyen est apparu comme acteur de sa propre histoire, co-souverain en tant que membre de ce souverain collectif qu’est le peuple. Le passage de l’état de sujet au rôle de citoyen a donc sans doute été ressenti selon les célèbres paroles d’Eugène Pottier : « Nous ne sommes rien, soyons tout ! ».

Cependant, si ce saut décisif a été incontestable dans le domaine de la dignité - ce qui n’est pas rien - les choses sont plus complexes et nuancées si on examine la réalité de l’exercice du pouvoir...

Il y a quand même eu des moments où les simples citoyens rassemblés, par exemple, dans les fameuses « sections parisiennes », ont réussi à occuper le devant de la scène politique. Il y aurait bien d’autres exemples, qui montrent la plupart du temps que, pour faire l’histoire, les citoyens ont dû recourir à des moyens moins polis que le bulletin de vote : grève, occupation d’usines, barricade, fusil, cocktail-molotov...

Ces citoyens-là, sans hésitation, mériteraient d’avoir leur carte de Sud-éduc, si
1)il y avait des cartes à Sud-éduc’
2)il fallait les mériter.

« Citoyen, tête de chien ! »

Ces dernières années, en revanche, l’usage de cette notion dans le cadre du chouinegomme - semi - non-dit - consensuel - médiatique est bien différent. On a affaire en réalité à un double discours particulièrement vicieux, où on envisage le citoyen tantôt par rapport à l’Etat, tantôt par rapport à la loi.

Dans le premier cas, le citoyen est celui qui défend la liberté individuelle et l’initiative privée contre les sempiternelles prétentions totalitaires de l’Etat (par exemple quand celui-ci veut imposer le port de la ceinture de sécurité en voiture !)... Dans l’imaginaire, le prototype de ce genre de citoyen, c’est le personnage de Zorro - par ailleurs inventé pour justifier l’annexion yankee de la Californie ci-devant mexicaine - grand propriétaire terrien qui, tout seul, libère les pauvres paysans de l’oppression féroce d’un tyran lointain (le roi d’Espagne)... Les Etats-Unis ont une grosse production de héros de ce type, qui va de pair avec la diabolisation de l’Etat. « On nous cache tout, on nous dit rien » est une des obsessions courantes des étasuniens ; poussée jusqu’à l’extrême, elle peut déboucher sur des fantasmes genre Les envahisseurs : nous sommes gouvernés à notre insu par une infâme clique qu’est même pas d’ici ! Passons de l’imaginaire au réel, et on trouvera un bon exemple de ce type de citoyenneté dans le célèbre lobby des armes à feu, qui défend envers et contre tout le droit imprescriptible de chacun à l’initiative privée de déclencher un carnage dans l’école de son quartier.

Si on injecte cette conception du citoyen dans le folklore français, on voit tout de suite qu’elle entre facilement en résonance avec la tradition poujadiste ou Chasse - pêche - nature - et - tradition, ou encore avec le célèbre beauf de Cabu.

Ceux qui auraient cru néanmoins pouvoir y discerner un certain accent libertaire changeront vite d’avis s’ils examinent le deuxième aspect, complémentaire du précédent. Nous, profs et instits, sommes bien placés pour constater que « l’éducation à la citoyenneté » qu’on nous demande de plus en plus souvent n’est rien d’autre qu’un rappel à la loi. Les directives en matière d’ECJS font apparaître clairement plus de devoirs que de droits. Se montrer bon citoyen, c’est d’abord « ne pas... » : ne pas jeter de papiers par terre, ne pas tagger les murs, ne pas insulter les profs, ne pas martyriser ses petits camarades, ne pas mettre le feu au gymnase...

La question n’est pas, bien sûr, de nier le bien-fondé de certains de ces impératifs, mais de constater que c’est par leur respect que se définit d’abord la citoyenneté. Or, les valeurs collectives ayant été systématiquement disqualifiées au profit de l’initiative privée, comment justifier ces interdits ? Il ne reste plus que la tautologie : « il faut respecter la loi parce que c’est la loi ». Les deux questions essentielles - qui fait la loi ? dans quel but ? - passent ainsi à la trappe à phynance, comme disait l’autre.

Tout cela donne au citoyen-tendance une physionomie bien différente de celle de notre bourru, mais sympathique sans-culotte ! On a à présent un nombriliste conformiste, dont la préoccupation la plus socialement subversive est de vérifier jalousement que le voisin ne jouit pas d’un avantage qui lui échapperait. Cet avantage ayant toutes les chances d’être un privilège (mais si, mais si) il conviendrait alors de l’abolir implacablement, comme on a fait pour l’interdiction du travail de nuit des femmes !

Imprégné qu’il est par la loi et le respect qui lui est dû, ce citoyen-là retrouve volontiers le chemin de l’action collective dans un cas, et un seul : la mise sur pied de brigades de surveillance « citoyenne » pour protéger la Propriété dans le quartier.

On a déjà fait allusion au statut de la loi dans cette conception. Les révolutionnaires de 89 et 92 voulaient qu’elle soit l’expression de la volonté du peuple à un moment donné, toujours révisable par celui qui l’a conçue. Ici, au contraire, elle devient intangible, atemporelle, en un mot la loi devient la Loi, au sens révélé, religieux du terme. Ce glissement assez insupportable dans l’irrationnel peut s’expliquer, sinon s’excuser, dans un pays aussi cul-bénit (institutionnellement) que les Etats-Unis. Rien ne l’autorise dans une république laïque. Il faut donc, de l’avis du rédacteur, lui faire une guerre sans merci.

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