Bac pro en 3 ans : attention arnaque !

Dossier enseignement professionnel
samedi 15 novembre 2008

Alors que le relevé de conclusion sur le Bac pro 3 ans vient de tomber, présentant la rénovation de la voie professionnelle comme un progrès destiné à « traduire l’investissement de l’État en faveur de la réussite des élèves » et à « hausser le niveau général de formation » un petit rappel historique s’impose.

-  L’expérimentation du Bac pro 3 ans, débutée en décembre 2000, est, avant tout, une commande de l’UIMM (syndicat patronal de la branche des métiers de la métallurgie, adhérent du MEDEF).
La convention de coopération générale, signée par Jack LANG et Jean –Luc MELENCHON, a pour but d’organiser des formations qualifiantes individualisées, quel qu’en soit le niveau.
-  Toujours à titre expérimental, une nouvelle convention cadre est signée en décembre 2006 pour les 5 ans à venir, plus explicite quant au développement de l’apprentissage. [1] 

Or selon le rapport de IG, Prat, de l’EN de 2005, le dispositif de suivi national, pourtant prévu dans la convention, n’a jamais été mis en place.
Aucune consigne claire n’a été diffusée par l’administration centrale.
Aucun protocole d’expérimentation n’a jamais été établi, aucune procédure d’évaluation formelle non plus.
Seule une gestion au fil de l’eau a pu en préciser les principes
Le bilan de la mise en place de ce parcours de formation est fortement contrasté

De même, selon l’avis du Sénat (novembre 2007), il est jugé prématuré de généraliser le Bac pro 3 ans : « il apparaît cependant peu judicieux de vouloir étendre cette formule à toutes les filières, sauf à aboutir à une situation où non seulement seraient nombreux les jeunes à arrêter en cours de scolarité mais où, en plus, ceux-ci sortiraient du système scolaire sans même un BEP ou un CAP »

Donc ça se passe comme ça chez l’éducation nationale, quand une expérience ne marche pas on la généralise, avec deux objectifs immédiats :
-  faire des économies substantielles, une scolarité menant à un bac pro en 4 ans est évaluée à 112 590 soit une augmentation de 35 % depuis 1990
-  servir les besoins et les intérêts du MEDEF en mettant à leur disposition des moyens humains et matériels en échange d’une hypothétique contribution régulière de leur part et être en cohérence avec les objectifs de Lisbonne pour le plan d’« éducation et formation 2010 » [2].

Ce petit rappel étant effectué pour poser le cadre, il est intéressant d’analyser la manière dont Darcos cherche à vendre son produit aux enseignants mais surtout aux parents et aux élèves sans faire aucune allusion ou référence à l’IUMM ou au MEDEF alors qu’ils sont à la source même du projet.

Une Vraie Formation ?

La Première année de seconde professionnelle

Il n’y a pas de référentiel, les programmes ne sortiront qu’en 2009-2010 c’est donc aux profs d’adapter le contenu de la première année de formation :
- surcroît de travail ;
- Liberté pédagogique ou acheminement vers la fin des diplômes nationaux ?

Les arguments phares du gouvernement (source : site du Ministère de l’EN)La réalité sur le terrain
« Une scolarité plus courte est plus attractive » Un an de formation en moins représente 1000h d’enseignement en moins et plus de 55% du temps de formation en entreprise donc, indéniablement, moins de connaissances, moins de qualification.
« Cette rénovation valorise le diplôme en l’alignant sur les autres bacs technologiques et généraux » Cette super gratification dénie totalement la spécificité des élèves orientés — trop souvent par défaut — vers le LP : les 2 ans de BEP ne sont pas superflus pour leur redonner confiance, les revaloriser et leur redonner envie d’étudier. Une seconde langue étrangère n’est pas au programme, ou éventuellement envisagée en visioconférence.
« Il reste possible d’obtenir un diplôme à tout moment » Un flou des plus complets entoure les modalités de l’obtention de ce diplôme (CAP ? BEP ? Certification ?) dans ce nouveau cadre voire sa reconnaissance future en tant que diplôme qualifiant. À tout moment, est-ce possible ? L’élève se présente en candidat individuel. Seule l’Epreuve Professionnelle 1 ferait l’objet d’une épreuve ponctuelle, le reste étant évalué en Contrôle en Cours de Formation.
« Limite les sorties sans qualifications grâce aux passerelles existantes » Aucune garantie n’est donnée sur une possibilité de diversification des parcours. Annonce la mort des 1ère d’adaptation. Permettra surtout de ne plus avoir à prendre en charge les élèves qui décrocheront.
« Une voie d’excellence » ? Rime avec sélection des élèves. Aucune garantie quant à l’orientation. À l’heure actuelle, quand des sections sont créées, il faut les remplir et les rentabiliser. Les élèves vont être si motivés que l’on mettra en place des classes de 36 voire de 40 élèves.
« Développement des passerelles vers l’enseignement supérieur » 52% des bacheliers professionnels sont d’origine défavorisée, enfant d’ouvrier non qualifié ou d’inactif et 63% arrêtent leurs études au bac. Peut-on vraiment croire que des élèves avec moins de culture générale, de connaissances et d’expérience professionnelle vont mieux réussir en BTS ? Cela va-t-il enrayer l’échec massif de ces bacheliers en université ou en IUT- DUT ?

Le Bac Pro en 3ans, c’est surtout :

- un grand pas en avant vers la privatisation de la formation professionnelle et des LP ;
- à l’État la responsabilité d’une formation plus généraliste,
- aux employeurs et à la région la formation professionnelle ou mieux, de l’adaptabilité aux postes ;
- une diminution de l’offre. Selon la FCPE, diminution de 63 à 20 Bac pro, avec des formations de plus en plus restreintes ;
- des formations strictement conditionnées au bassin d’emploi, en totale incohérence avec les nouveaux programmes de langues vivantes ;
- des jeunes moins formés, flexibles et désolidarisés : 60 % des emplois à venir dans les pays de l’OCDE concerneront un recours massif à une main d’œuvre peu qualifiée avec pour cible principale les métiers à basses qualifications et aux salaires peu élevés, avec des contrats négociés individuellement ;
- pour les enseignants, davantage de stages en entreprise, plus de flexibilité, annualisation du temps de travail, la réduction de la carte de formation engendrant le transfert d’une partie de la formation professionnelle hors éducation nationale, multiplication des postes partagés. Selon l’audit de 2006, suppression à terme de 20% des moyens ;
- un contrôle accru du secteur privé, les entreprises versant la taxe d’apprentissage pouvant entrer en nombre au CA, et devenir les décideurs .

Rien de très attrayant dans cette rénovation donc puisque les innovations font référence à des dispositifs qui existent déjà. Elle ne fait qu’attester un désengagement de l’Etat , dans la continuité de la politique de destruction menée vis-à-vis des services publics et de la santé et des milieux les plus défavorisés.

Or, il ne s’agit pas d’offrir le flanc à une critique bien rodée attestant de la rigidité et la frilosité des enseignants qui veulent que rien ne bouge et qui s’opposent à toutes réformes :

Des réformes, il en faut :

- parce qu’on ne peut pas tolérer que l’avenir de milliers de jeunes soit hypothéqué au nom de la rentabilité ;
- parce que la formation scolaire ne se réduit pas à la seule ambition d’être « employable » ;
- parce que tout individu a droit à une formation en fonction de ses aspirations et non de son lieu d’habitation ;
- parce que selon les objectifs de Lisbonne, « Éducation et Formation 2010 », les systèmes d’éducation et de formation devraient avoir pour objectifs de contribuer à l’avènement d’une société solidaire ;
- parce que NON, on ne fera pas mieux avec moins de temps, de moyens, de profs.

Sud éducation exige

- Une orientation à visage humain et non plus strictement conditionnée par un logiciel, une orientation qui respecte les vœux des élèves et cesse de les affecter là où il reste de la place, selon les filières à remplir.
- La restitution de tous les postes supprimés et la création de postes supplémentaires pour mener à bien notre mission d’enseignant, postes statutaires et non précaires.
- L’abandon de cette rénovation à visée purement mercantile et le maintien des BEP suivi d’un Bac pro en 2 ans.
- Le maintien des filières technologiques et professionnelles et la création de passerelles efficaces pour accéder des unes aux autres.

Surtout qu’on cesse de prendre les profs de LP pour des c… (sic) en voulant leur faire croire que ça va être tellement mieux avec tellement moins !


[1Pour plus de détails, consulter le très bon dossier, Carnet rouge, sur le site de Sud éducation 84)

[2Voir le rapport du conseil « éducation » au conseil Européen sur « les objectifs concrets futurs des systèmes d’éducation et de formation » - Conseil de l’union Européenne, 14 février 2001